Elle a les yeux bleus, couleur glacier. De ce regard vif et intense, comme le froid qui vous enveloppe à ces altitudes, se dégage une profonde détermination. Thérèse Andenmatten en a à revendre. Il le faut: cette Haut-Valaisanne, qui soufflera ses 60?bougies le 13 juillet, est gardienne de la cabane Britannia. Une histoire d’amour qui dure depuis 32?ans!
«Cette cabane, c’est mon quatrième fils, lance-t-elle. C’est celle-là que je voulais, et pas une autre!» Ce refuge est l’un des plus grands de Suisse, avec 134 lits. Propriété de la section genevoise du Club alpin, il a été construit en 1912, financé par des alpinistes anglais. La maison de grosses pierres est perchée à 3030?mètres, au-dessus de Saas-Fee. C’est là que nous avons rencontré Thérèse. Chez elle, au fond.
«La vie de gardienne est une drôle de vie, commence-t-elle. Il faut aimer la montagne et le montagnard, ne jamais avoir peur et toujours anticiper sur les événements. On doit savoir tout faire: bricoler, gérer, cuisiner et parler les langues.» Thérèse maîtrise le suisse allemand, l’allemand, le français, l’anglais, l’italien! «C’est important pour entrer en contact avec chaque visiteur. En montagne, l’accueil est primordial.»
Dans la Britannia, il est très chaleureux. La cuisine aussi, copieuse et de qualité. «Notre meilleure publicité, c’est le bouche à oreille», souffle Thérèse. Elle a un mot pour chaque arrivant, une écoute attentive. Y compris pour ses employées, Iris, Renata et Jolanda. «Le travail est dur, on doit être comme une famille entre nous pour que ça fonctionne.»
Une belle complicité les unit. En cuisine, à 19?h, l’heure du coup de feu, pas un mot, chacune sait ce qu’elle a à faire pour les quarante convives de ce 22 juin. Mais après, les rires fusent de l’arrière-salle, leur domaine à elles.
Oh, tout n’est pas facile. «Si la météo est défavorable, on ne voit personne de la journée, confie Thérèse. Mais on doit quand même préparer, prévoir, y compris le pire.» Par exemple ce que l’écrivaine Andrée Fauchère appelle «le grand mauvais», ce vent hurlant accompagné de rafales de neige qui vous glacent les os… «Inutile d’avoir peur, on ferme tout et on attend que ça passe. Sauf s’il faut aller secourir quelqu’un. On doit toujours être prête à ça.»
L’eau est l’autre cause majeure de préoccupation. «Il n’y a pas d’eau courante ici. Nous la prenons sur le toit, nous la captons sur le glacier, parfois on en achemine en skidoo (ndlr: moto des neiges) l’hiver. C’est un souci permanent, qui me réveille la nuit.»
Comme un conte de fées
Thérèse et ses employées disposent tout de même d’eau chaude pour leur toilette. Au contraire des visiteurs. Normal, elles restent là six mois par an. Curieuse façon de vivre pour cette mère de trois garçons, Dario, Gino et Yannick. «Mon premier mari était guide, dit-elle. C’est ensemble que nous avons pris le gardiennage. Il est décédé d’un cancer en 1988…»
Thérèse est remariée aujourd’hui. Comme un conte de fées, c’est la montagne qui lui a apporté son second époux. «C’était en 1989. On était coupés du monde depuis onze jours. Les premiers à rouvrir le chemin ont été des militaires.» Une patrouille conduite par le capitaine Marc Renaud. «Nous avons discuté, ils sont repartis puis revenus le lendemain. Et là, Marc et moi, on a su qu’on voulait continuer ensemble…»
Ensemble, sauf que six mois par an, Thérèse est à la Britannia et Marc, avec leur fils cadet, à Neuchâtel où il enseigne dans un lycée. «Ça nous convient, souligne Thérèse. On se voit l’hiver, le week-end et les vacances en été. Ma passion pour la montagne est telle que je ne pourrais pas changer.»
Thérèse s’est néanmoins donné quatre ans avant de prendre sa retraite. Et de transmettre, espère-t-elle, la gestion de la cabane à son fils aîné. «Mais s’il a besoin de moi, je serai là. Je connais la cabane jusque dans ses moindres recoins. Et je sais qu’elle aussi, elle me connaît…»
Le financement et l’entretien des cabanes sont toujours plus difficiles
Si gérer une cabane n’est pas une sinécure, en posséder six, dont un bivouac, est un réel défi. Que relève chaque année la section genevoise du Club alpin suisse (CAS).
Fondée en 1865, dirigée par des bénévoles, elle compte aujourd’hui environ 1800 membres. Dont des femmes, qui ne purent y entrer qu’en 1979! Jusque-là, le CAS Genève était radicalement masculin. Ce qui valut, quelques années plus tôt, la création d’une section carougeoise, ouverte à ces dames!
«Nous assurons le fonctionnement des cabanes, leur entretien et leur adaptation aux prescriptions légales, toujours plus exigeantes», précise Jean Jungen, président de la commission cabanes du CAS Genève. Pas simple. A ces altitudes, la météo est capricieuse. Les recettes, soit la fréquentation des cabanes, peuvent chuter de 15% si le temps est mauvais.
Réchauffement climatique et fonte des glaciers obligent aussi le CAS à de gros travaux pour assurer les cheminements jusqu’aux refuges. «Il y a deux ans, à deux reprises, des éboulements ont bloqué l’accès à la cabane Bordier. Nous avons déboursé 45?000?francs pour le rétablir», relève Jean Jungen.
«Au-delà de 2500 mètres, les travaux sont coûteux et compliqués, renchérit Christiane Ody, l’une des deux préposées du CAS Genève à la cabane Britannia. Les interventions lourdes sont difficiles en hiver. A cette saison, matériel et ravitaillement sont plutôt acheminés en skidoo. On profite de la belle saison pour effectuer les transports qui requièrent l’usage d’hélicoptère: transfert des cuves sanitaires à la station d’épuration et renouvellement du matériel lourd, tel que les génératrices.»
Budget: 400?000?francs
Aux travaux d’entretien s’ajoute l’adaptation aux lois. «L’hygiène alimentaire ou celle des WC génèrent des coûts sans cesse plus importants, que les sections ont de plus en plus de peine à financer», confie Jean Jungen.
Cabanes et chalets du CAS Genève représentent ainsi un budget d’exploitation d’environ 400?000?francs. Et malheureusement, des recettes échappent à la section. «De plus en plus de gens ne paient pas dans les refuges non gardiennés», déplore Jean Jungen. «Le bivouac du Mischabeljoch est même un puits sans fond», renchérit Christiane Ody. La crousille placée dans la cabane Bordier a même été pillée deux fois.
«Aujourd’hui, des bulletins de versement sont à disposition, confie Jean Jungen. Mais beaucoup d’alpinistes les ignorent. Pourtant, ces cabanes doivent rester accessibles, car elles servent de lieu de secours.»
Engagement sans faille
Ce tableau en demi-teinte ne doit pas ternir l’engagement des membres du CAS ni leur engouement sans faille pour la montagne. Ainsi, une bonne vingtaine de courses et randonnées, plus ou moins longues et difficiles, sont organisées entre la mi-juin et la fin juillet!
Autre signe réjouissant, le nombre de membres de la section genevoise est stable et l’arrivée de nouveaux adhérents est constante. Des gens qui, comme le comité et les gardiens, partagent la même passion, celle des sommets.
5 cabanes, 1 bivouac et 2 chalets
La section genevoise du CAS possède 8 gîtes de montagne.
? Bordier: sur les hauteurs de Grächen (au-dessus de Viège), cette cabane a été offerte par la famille Bordier, banquiers genevois. Située à 2886?m d’altitude, elle offre 44?places en été. Gardée de mi-juillet à mi-septembre, elle demeure ouverte en hiver, bien que non gardiennée.
? Britannia: la plus grande des cabanes, à 3030?m, au-dessus de Saas-Fee. Elle peut accueillir 134?personnes en période de gardiennage (de mars à mai et de juillet à septembre). L’hiver, un local est prévu pour 12?personnes.
? Chanrion: un ancien gîte de chasseurs. Située au bout du lac de Mauvoisin, à 2462?m d’altitude, la cabane se trouve aussi sur l’itinéraire de la haute route Chamonix-Zermatt. Gardiennage de mi-mars à mi-mai et de mi-juin à mi-septembre (73?places durant ces périodes). En hiver, 15?places, sans gardien.
? Topali: encore une cabane non loin de Viège, mais cette fois au-dessus de Saint-Nicolas. Elle culmine à 2674 m. 44?places en période de gardiennage (de juillet à mi-septembre). 4?places en hiver, mais sans eau potable à disposition.
? Velan: à 2642?m d’altitude, une cabane superbe, architecture moderne, au-dessus de Bourg-Saint-Pierre. Gardien de mi-mars à mi-mai (sur demande) et de mi-juin à mi-octobre; 60?places hiver comme été et un grand réfectoire avec vue panoramique sur les Alpes.
? Mischabeljoch: un bivouac accroché à la paroi de la montagne du même nom, à 3855?m. Impressionnant! 24?places, sans gardien. Chauffage et cuisine au bois, ni électricité ni eau courante. Pour alpinistes confirmés.
? Chalet du Carroz (Jura), gardienné par des bénévoles chaque week-end, et Chalet de Pré-Berger (Salève), deux petits bijoux, sur réservation.
Infos: www.cas-geneve.ch
«L’idéal, un couple»
«Gardien de cabane est un métier certes difficile, mais passionnant», assure Jean Jungen. Membre de la commission cabanes du CAS Genève depuis 1995, il en a pris les rênes depuis cinq ans. «Nous cherchons surtout des couples pour gérer nos cabanes, ajoute-t-il. L’idéal, c’est que l’un des deux soit guide de montagne et que son conjoint exploite la partie hôtellerie. Dont il faut maîtriser tous les métiers, de la cuisine à la gestion. En général, il s’agit de personnes qui habitent la région où se trouve la cabane, ce qui permet de bons contacts avec la commune et les divers fournisseurs.» Précisons que chaque cabane possède un droit d’exploitation particulier. En général, le gardien rétrocède une part de son chiffre d’affaires à la section et au comité central du CAS.
«J’ai été privilégiée»
Avec «Dames de là-haut», l’écrivaine valaisanne Andrée Fauchère a signé un superbe ouvrage sur les gardiennes de cabane, il y a quelques années. Elle-même fut gardienne, à La Tsa, dans les années 70: «C’était très différent. Nous n’avions pas de téléphone, la seule communication se faisait par walkie-talkie, à 9?h et 17?h. Sinon il fallait descendre en courant à Arolla pour appeler au secours! Le gardiennage était alors une passion. On cuisinait gratuitement pour les marcheurs. Aujourd’hui, c’est devenu un job. Des gardiennes me disent qu’elles sont des aubergistes d’altitude, il y a beaucoup plus de confort. A mon époque, les randonneurs n’étaient pas des touristes, ils ne se lavaient pas les dents! J’ai été privilégiée de connaître ça et je suis aujourd’hui un peu nostalgique.»
«Une supercabane»
«En cabane, il y a des caractères impossibles, des gens qui se plaignent tout le temps. Mais moi, je suis gaie!» Hélène a 70?ans. Lundi, après une longue marche en compagnie d’amis de l’association GenèveRando, elle est arrivée à la Britannia. «Une cabane super, très bien tenue, lance-t-elle sans hésitation. Il n’y a pas d’eau? Et alors, on est en cabane, c’est normal! Il suffit d’emporter des petites lingettes. Ici, j’apprécie les dortoirs, parce qu’il y a des fenêtres. Ma seule hantise, c’est de tomber sur des gens qui ne veulent pas les ouvrir.» Hélène est déjà venue à la Britannia. «Il y a deux ans. Je m’en souviens, parce qu’en arrivant, j’ai vu qu’il ne restait qu’une part de tarte aux myrtilles. Je n’ai pas pu résister, je l’ai achetée! Malheureusement, ensuite, j’ai dû la partager…»