Daiene et Maiara applaudissent. A Berne, le Conseil national vient d’adopter les motions de Luc Barthassat (PDC, GE) et d’Antonio Hodgers (Verts, GE) demandant que les jeunes sans-papiers qui ont été à l’école en Suisse puissent y effectuer leur apprentissage.
Ces Brésiliennes de 18 et 20?ans suivent les événements depuis Genève, par Internet. Si elles sont émues, c’est parce qu’elles sont directement concernées: toutes deux sont arrivées illégalement dans notre pays.
En Suisse, 10?000 à 30?000 enfants n’auraient pas de statut légal. Ils vont à l’école, mais les portes se ferment pour la plupart d’entre eux à la fin de la scolarité obligatoire. Sans permis, ils ne peuvent pas travailler, ni donc suivre un apprentissage.
C’est le cas de Daiene, qui rêve d’être horlogère. Maiara, elle, a plus de chance. Elle fréquente l’Ecole de culture générale, avec l’objectif de devenir sage-femme.
L’«eldorado» suisse
«Mr Fehr, vous aimez les étrangers qui sont riches!» Au Conseil national, la socialiste Ada Marra (VD) interpelle son collègue démocrate du centre (ZH). Face à leur petit écran, nos spectatrices rigolent. «En nous interdisant l’accès à l’apprentissage, ces personnes nous forcent à travailler au noir, regrette Daiene, en écho à Ada Marra. Elles provoquent le problème contre lequel elles veulent lutter.»
La jeune femme s’occupe d’enfants l’après-midi, pour un salaire mensuel de 400?francs. «C’est triste, je ne veux pas passer ma vie ainsi… Mais après, ce sera trop tard pour étudier. J’aurai peut-être une famille et des factures à payer.»
A la tribune, Yvan Perrin (UDC, NE) évoque l’«eldorado» suisse. Les deux amies l’admettent: au Brésil, où elles ont passé leurs premières années, elles considéraient que la venue dans notre pays serait l’occasion de faire des études et le métier souhaité. Mais quand d’autres parlementaires mentionnent la surreprésentation des étrangers dans les prisons, elles ne sont plus d’accord.
«La violence, ce n’est pas une question de nationalité, mais de personnalité», s’exclame Maiara. Et si certains jeunes sans-papiers commettent des délits, ajoute-t-elle, c’est aussi parce que sans travail, ils n’ont pas d’argent.
Des emplois dont les Suisses ne veulent pas
Pas d’accord, non plus, avec l’idée qu’en période de crise, il faut limiter l’ouverture des frontières. «Beaucoup de Suisses préfèrent être au chômage plutôt que d’effectuer certains travaux, estime Daiene. Si nous ne sommes plus là, qui va faire du baby-sitting, travailler dans les champs ou sur les chantiers?» Maiara renchérit: «Les étrangers, qui ont plus d’enfants, aideront les Suisses pour leurs retraites. Et si nous payons nos impôts, l’Etat sort gagnant.»
Pour les deux jeunes femmes, l’ouverture a toutefois ses limites. A l’instar d’Isabelle Moret (PLR, VD), elles estiment que «les étrangers qui se comportent mal doivent partir».
A Berne, la ministre Eveline Widmer-Schlumpf rappelle la position du Conseil fédéral: les régularisations doivent se faire au cas par cas. «Je suis d’accord, réagit Maiara. Le problème, c’est que les permis ne sont que rarement accordés. Et puis, un apprentissage nous donne justement la chance de montrer notre intégration.» Elle esquisse un sourire: sa famille a appris mardi qu’elle serait régularisée. «C’est vraiment une bonne chose. Autrement, on fait quoi après nos études?»
Et les deux amies le savent aussi: le vote du National n’est qu’un premier pas. Le Conseil des Etats, plus conservateur, doit encore se prononcer. Mais Daiene veut y croire: «Ça va marcher!»?
Genève formera des jeunes clandestins
La Ville de Genève est prête à engager des apprentis sans-papiers dans son administration. Elle suit ainsi de près la Ville de Lausanne qui avait fait cette proposition il y a deux semaines, soulevant de vives réactions dans tout le pays.
C’est à l’occasion du vernissage de l’exposition «Aucun enfant n’est illégal», à la Bibliothèque de la cité, que la conseillère administrative Sandrine Salerno a annoncé hier la volonté de la Ville d’intégrer les jeunes clandestins dans son programme d’apprentissage.
Si la volonté est claire, les modalités légales ne sont pas évidentes. L’engagement d’un apprenti nécessite une autorisation de travail délivrée par le Département fédéral de justice et police. Et pour l’heure, le droit suisse interdit à des clandestins de travailler.
Permis de travail provisoire
«Nous pourrions engager des jeunes en obtenant un permis de travail provisoire délivré par le canton, explique Sandrine Salerno. Ceci permettrait aux clandestins de commencer un apprentissage en attendant la position définitive de Berne. Cette décision pouvant tarder dans certains cas jusqu’à deux ou trois ans, un jeune pourrait même parvenir à terminer son apprentissage avant la décision finale.»
Engagements dès septembre
Seule inconnue, et de taille, la position des autorités cantonales. Afin d’aller de l’avant, le Conseil d’Etat devrait accepter de délivrer ces permis de travail provisoires en connaissance de cause. «Nous sommes d’accord sur le principe de l’engagement de sans-papiers pour un apprentissage, mais les modalités restent à définir, explique le conseiller d’Etat Charles Beer. Ce que nous n’allons pas cautionner, ce serait de délivrer des autorisations qui ne seraient pas légales. Mais tout ce qui pourra être assoupli le sera.»
Les autorités municipales entendent commencer à engager des jeunes clandestins dès septembre prochain. «Nous avons 65?places d’apprentissage actuellement et nous en aurons 80 dès septembre. Nous sommes prêts à former quelques jeunes sans-papiers dont les profils correspondent aux postes offerts», précise Sandrine Salerno. Aucun quota n’a été décidé.
Pour l’instant, l’annonce du Conseil administratif de la Ville de Genève ressemble plus à une déclaration d’intention qu’à un programme abouti.
Reste qu’après Lausanne et le vote du Conseil national d’hier, la décision genevoise ouvre une nouvelle voie vers l’accès à la formation professionnelle pour les jeunes sans-papiers.
Caroline Zumbach
«Les villes doivent mettre la pression»
Luc Barthassat ne savait où donner de la tête dans les pas perdus du Palais fédéral, après l’adoption de sa motion. Coups de fil, poignées de main pour le «héros» du jour.
Après cette victoire au National, comment convaincre les Etats?
Aujourd’hui, le oui l’a remporté grâce aux nombreux libéraux-radicaux, romands pour la plupart, qui ont fait pencher la balance. Il faut maintenant que les grandes villes et les cantons urbains – Bâle, Genève, Lausanne, Zurich – fassent pression. Les Alémaniques des cantons ruraux ont tendance à rejeter la motion car ils ne sont pas concernés par la question.
La Ville de Genève a décidé de suivre Lausanne. Productif?
Je le pense. Cela va permettre de faire vivre le débat avant le vote au Conseil des Etats.
Votre motion n’est-elle pas un premier pas vers une demande de régularisation?
J’espère qu’un CFC constituera un élément favorable à la régularisation d’un jeune qui en fera la demande. Beaucoup d’entre eux sont nés en Suisse. On assiste même à l’arrivée d’une 3e génération de clandestins. Quant à savoir si le renvoi pourrait être évité pour un sans-papiers en apprentissage, je ne le crois pas. Et même si le jeune est renvoyé, ce bagage professionnel lui sera précieux dans son pays d’origine.
Vous souhaitez un débat général sur les sans-papiers…
Oui. Nous ne devons pas faire l’économie d’un débat plus général sur cette réalité que les politiques préfèrent souvent ignorer.
Des sans-papiers, en côtoyez-vous?
Oui, depuis longtemps. Mon épouse étant Brésilienne, j’ai pu rencontrer beaucoup de clandestins brésiliens.
Martine Clerc