VOILE

Ernesto Bertarelli déteste les vagues

Par PIERRE NUSSLÉ le 05.02.2010 à 00:00

Il s’apprête à défier Oracle sur les eaux de Valence à la barre d’Alinghi. Portrait d’un homme d’affaires mordu de sport.

«L’essentiel, c’est d’être bien entouré. Moi, je ne suis que la pointe de l’iceberg et si je réussis, c’est parce que je me trouve parmi des gens qui m’aident à gérer ce que j’entreprends. Il est tout simplement impossible de penser que l’on peut tout faire directement et à la première personne…» Telle est la philosophie d’Ernesto Bertarelli, l’ancien patron de Serono et double vainqueur de la Coupe de l’America.
Sa vie est celle, classique, des fils de famille mordus de sport. Il naît à Rome en 1965. Il a 7?ans lorsque ses parents s’installent à Genève pour fuir les Brigades rouges et le fisc italien.

C’est sur les bords du Léman qu’il découvre les joies de la voile et le Bol d’Or, qu’il remporte à quatre reprises sur des multicoques. L’homme ne goûte pas les compétitions au grand large. Faire le tour du monde à l’envers, dormir dans le froid, les pieds dans l’eau, très peu pour lui. Ernesto aime son confort, son yacht, son chalet de Gstaad ou sa villa de Gland. Son truc, c’est le match racing, les régates d’un jour. On se tire la bourre avec les copains, on boit un coup, on rentre à la maison.

Alors, l’idée audacieuse de conquérir la Coupe de l’America a un peu bousculé son existence. La mise pour y participer est énorme. Cent millions de francs. Le succès est tout de suite au rendez-vous.

En mars 2003, 40?000 personnes se pressent autour de la rade de Genève pour réserver un accueil triomphal à l’équipe championne. Cet élan s’est ensuite déplacé en Espagne, à Valence. Avec une nouvelle victoire contre le même adversaire, les Kiwis de Nouvelle-Zélande, durs à cuire, mais qui cèdent tout de même au bout de la septième régate.

Les images de Bertarelli ruisselant de champagne qui enlace sa jolie femme, Kirsty, en brandissant le fameux trophée font le tour du monde. Pensez donc, un pays qui n’a pas de mer mais qui remporte la Coupe de l’America, c’est comme si un skieur kényan montait sur la plus haute marche du podium de la descente de Kitzbühel!

La suite? Elle s’apparente à un cauchemar. Une bataille juridique sans fin contre BMW Oracle, le Challenger américain, qui en a marre de perdre. Russell Coutts, le bras armé du milliardaire californien Larry Ellison, tire à boulets rouges sur son ancien employeur. On ne saura jamais vraiment ce qui s’est passé entre eux pour provoquer cette rupture irréversible et si haineuse. «C’était la seule solution pour construire l’avenir», dit sobrement Bertarelli.

Russell Coutts ne lui pardonnera jamais ce crime de lèse-majesté. «J’ai beaucoup de mal à comprendre que celui que l’on considère comme le meilleur navigateur du monde ne fasse pas partie de l’équipage du trimaran qui va nous affronter dans quelques jours à Valence. Je crois que Russell préfère envoyer les jeunes au casse-pipe!» Et toc!

Hormis celles qu’il apprivoise le temps d’une régate, Ernesto Bertarelli déteste les vagues. Celles qui battent le quotidien d’un homme d’affaires quel qu’il soit et, plus encore, celles qui, éventuellement, pourraient remettre en cause ses choix. Et quitte à financer une campagne sportive à hauteur de plusieurs dizaines de millions, autant s’y investir complètement et monter à bord. C’est donc en toute légitimité qu’il s’est autoproclamé barreur en chef du catamaran Alinghi 5 pour le duel contre le Challenger américain.

«J’aimerais bien gagner une nouvelle fois ce trophée pour que mon troisième enfant, âgé de 3?ans, puisse en être fier lui aussi. Quand on dépense autant d’énergie dans l’accomplissement d’un tel projet, la vie de famille prend encore plus d’importance. J’espère avoir bientôt le temps de penser à autre chose qu’à la Coupe de l’America. Si Alinghi la perd, on n’ira pas pleurer devant la Cour de New York. Larry Ellison, lui, n’aura pas de scrupule s’il perd à récupérer le trophée par de nouvelles actions en justice. Comment peut-on en arriver là? Je ne comprends pas», lâche Bertarelli dans un rire étouffé.

Le patron d’Alinghi aime trop la voile et ses développements technologiques pour s’abaisser à la «recourite» aiguë. «Je profite de chaque minute de ces moments magiques passés sur l’eau à bord de cette magnifique «machine» de course. Ce qui m’intéresse, c’est de me battre sur l’eau. Le reste…»

Bio express

Ernesto Bertarelli

1965: naît à Rome le 22 avril.
1972: installation de la famille Bertarelli à Genève.
?1996: devient PDG de Serono biotechnologies au décès de son père Fabio.
? 1997: première victoire dans le Bol d’Or sur le Léman.
? 2000: mariage avec Kirsty Roper, ex-miss Angleterre. Trois enfants suivront: une fille et deux garçons.
? 2003: vainqueur de la Coupe de l’America à Auckland.
? 2006: vend Serono au groupe Merck.
? 2007: défend victorieusement la Coupe de l’America à Valence.

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