33e AMERICA’S CUP

La démonstration de puissance d’Oracle brise le rêve d’Alinghi

Par PIERRE NUSSLÉ le 13.02.2010 à 00:05

L’aile rigide du trimaran américain se révèle l’arme décisive lors de la première régate disputée hier à Valence. Le Defender doit trouver la parade avant dimanche, sinon le trophée retournera aux Etats-Unis.

Un jour, peut-être, nous aurons toutes les réponses aux questions que l’on se pose sur le «monstre» marin construit par BMW Oracle. Personne ne s’attendait à cette démonstration de puissance du trimaran américain lors de cette première régate de la 33e America’s Cup lancée avec quatre jours de retard. Le rêve d’Alinghi et d’Ernesto Bertarelli s’est peut-être brisé en mer dans les brises légères des côtes valenciennes.

Les doutes et les incertitudes concernant l’impressionnante aile rigide d’USA 17 sont tombés les uns après les autres. Après vingt minutes de course, l’issue de la régate était connue. L’aile s’est révélé l’arme absolue d’une équipe américaine en pleine confiance. Différence de vitesse, meilleur angle de course au vent, une stabilité exceptionnelle au portant, dans ces conditions Alinghi 5 ne pouvait pas régater sans perdre des plumes.

Toutes les batailles judiciaires qui ont empoisonné la Coupe de l’America depuis juillet 2007 semblaient bien loin des préoccupations de deux équipes qui s’affrontaient sur l’eau pour un défi sportif.

Alinghi s’est fait piéger dans des conditions qui, apparemment, devaient lui être favorables. Dans des airs légers, entre cinq et neuf nœuds, le catamaran n’a pas tenu ses promesses. Erreur de configuration de course, mauvaise interprétation des «spots» météo? Il est encore trop tôt pour le savoir. Si des solutions existent pour redresser la situation, dimanche, dans la deuxième manche, elles seront utilisées, mais avec plus de trois kilomètres d’avance au final sur Alinghi, BMW Oracle a indiqué clairement qui était le plus fort dans ce duel.

Le design team américain dirigé par Mike Drummond a travaillé d’arrache-pied pour améliorer les performances de leur trimaran au-dessous de 8-10 nœuds de vent. Un pari énorme car il fallait alléger le bateau, tout en rallongeant l’aile rigide de plusieurs mètres.

Une «bête» de course

Dans ce défi technologique du IIIe millénaire, BMW Oracle a su utiliser tous les moyens que lui offraient ses commanditaires, soit aux Etats-Unis, soit en Allemagne, pour arriver à ses fins. Le résultat est époustouflant. Cette «bête» de course qui filait à 25 nœuds sur un flotteur semblait provenir d’une autre planète. Derrière, à la peine, le catamaran ne semblait pas naviguer dans la même catégorie.

Dimanche, la deuxième régate doit se disputer sur un parcours en triangle de 39 milles nautiques (3 x 13 milles). Avec un avantage certain au reaching, le trimaran pourrait s’assurer déjà la victoire et éviter une troisième manche.

Sauf accident, toujours possible sur des parcours aussi longs où il faudra pousser les bateaux à la limite de la rupture, il y a de fortes probabilités pour que la Coupe de l’America retourne aux Etats-Unis. En 1995, à San Diego, les Néo-Zélandais de Peter Blake, avec un certain Russell Coutts à bord, s’étaient emparés du trophée détenu par Denis Conner. Depuis cette cinglante défaite 5-0, les Américains n’avaient plus jamais réussi à se qualifier pour un Match de la Coupe.

Il a fallu que la Cour suprême de New York leur donne un coup de main pour qu’ils puissent enfin revenir dans le jeu.


Pourquoi la pénalité?

Ernesto Bertarelli comme Loïck préconisaient la prudence dans les manœuvres de pre-start pour la première régate. Il est apparu que cette volonté n’a pas été suivie avec toute la rigueur souhaitée. Prioritaire en tribord, le barreur d’USA 17, James Spithill, est entré sur un flotteur avec beaucoup de vitesse pour croiser devant Alinghi 5.

Le catamaran suisse était sur sa trajectoire et les deux multicoques sont montés au «dial up» (bateaux arrêtés face au vent, bord à bord). Mais Alinghi a commis l’imprudence de vouloir chercher le contact, ce qui lui a coûté une pénalité justifiée. Oracle reproche à son adversaire de n’avoir pas respecté sa priorité, obligeant le trimaran américain à changer de trajectoire pour éviter la collision.

Les arbitres ont confirmé sans hésiter la pénalité (un tour complet à accomplir avant l’arrivée). Ils ont estimé que le bateau suisse ne s’est pas écarté suffisamment tôt de la trajectoire d’Oracle qui était prioritaire lors du premier croisement dans la zone de départ. Alinghi a cependant pu s’échapper et franchir seul la ligne au coup de canon.

USA 17, scotché sans génois, est parti avec 1’ 27” de retard. Mais en moins d’un quart d’heure, Spithill et sa troupe ont réduit leur handicap de 660?mètres avant de prendre la tête pour ne plus jamais la quitter.


Bertarelli: «L’aile est vraiment une arme»

Les équipages ont mis plus de deux heures pour revenir de la zone de course située à 50?km du port de Valence. Les deux conférences de presse séparées des deux équipes ont donc eu lieu en début de soirée.

Cette fois, Larry Ellison n’a pas fait faux bond aux journalistes. Visiblement très fier de cette victoire, il a expliqué qu’il avait dû quitter le trimaran avant le début pour une question de poids. «Ce qui m’a surpris, dit le milliardaire californien, c’est qu’on a finalement bien marché avec un vent de 8 nœuds. Oui, je peux dire que c’est mon plus beau jour dans l’America’s Cup, car c’est la première fois que nous sommes dans le Match!» Ellison poursuit: «Ne me demandez pas de vous parler du futur de la Coupe. Nous n’avons pas encore gagné.»

Russell Coutts évite tout triomphalisme face aux médias. «Après ce qui s’est passé ces derniers jours et toutes les incertitudes concernant ce Match, nous sommes heureux d’en être là aujourd’hui. Je savais que l’équipe avait fait un superjob pour améliorer le bateau et cela s’est confirmé dès le premier jour. La prochaine régate sera assez différente et nous devons rester prudents. Alinghi va certainement essayer de réagir.»

C’est ce que confirme Ernesto Bertarelli, un quart d’heure plus tard. Le barreur du catamaran suisse est déçu et cela se voit. «L’aile rigide semble vraiment une arme, lâche-t-il. Nous allons utiliser la journée de samedi pour naviguer et essayer de corriger différentes choses sur le bateau. Nous avons des solutions. Je n’ai aucun regret ni aucune frustration. On navigue, on gagne, on perd. J’ai pris beaucoup de plaisir à disputer cette régate de très haut niveau. La Coupe n’est pas finie pour nous. On va défendre nos chances jusqu’au bout. Quand vous êtes dans ma position et que vous avez gagné la Coupe de l’America deux fois en dix ans, on n’est pas déçu. Il y a simplement des jours meilleurs que d’autres, c’est tout. Dimanche, je serai à nouveau à la barre avec le même équipage.»

Brad résigné

Fatigué, Brad Butterworth se veut philosophe devant la défaite. «L’équipage a bien navigué, mais la vitesse des bateaux a fait la différence. Ils étaient impressionnants au près», lâche, résigné le skipper d’Alinghi. Rolf Vrolijk, l’architecte du catamaran suisse, était surpris de voir USA17 naviguer aussi bien dans des airs légers avec un bon angle au près.