Le duel Alinghi-Oracle restera dans la postérité comme un soubresaut de plus dans la «saga des temps modernes» qu’est la Coupe de l’America. Moins de cinq heures, c’est le temps qu’aura duré sur l’eau la 33e?édition qui s’est achevée à Valence par le sacre architectural des Américains de BMW Oracle, parvenus grâce à l’aile rigide de leur trimaran à prendre un net ascendant sur le classicisme d’une équipe Alinghi qui avait opté pour un catamaran moins risqué.
Hier, dans l’hôtel genevois d’un fervent supporter du syndicat de la Nautique, Ernesto Bertarelli s’est confié une dernière fois aux médias suisses pour clôturer cette troisième campagne mouvementée. Ni amertume ni regrets dans le ton du patron d’Alinghi, plutôt fier d’avoir été à la tête de la première équipe à ramener le trophée en Europe et de l’avoir défendu victorieusement quatre ans plus tard.
Pourquoi il s’est battu
«Le bilan en ce qui me concerne est très positif, malgré cette défaite. Cette 33e?édition nous a permis de comprendre encore mieux la complexité de l’événement. J’avais deux choix face au combat qui nous a opposés aux Américains: résister et me battre jusqu’au bout avec une grande détermination, même si cela voulait dire mourir sur le champ de bataille. Je préférais risquer une défaite sur l’eau plutôt que me retirer. Mardi, lors d’un dernier meeting avec toute l’équipe à la base de Valence, j’ai remercié tout le monde pour les grands moments partagés ensemble depuis bientôt dix ans. Il y avait de l’émotion, de la fierté et de la chaleur humaine.»
Le combat en justice
«On a fait tout ce qu’on a pu pour défendre nos droits de vainqueur de la Coupe. Mais on nous a empêchés de jouer notre rôle de Defender. Certaines décisions de justice à New York ont été aberrantes et contraires au Deed of Gift. Je ne veux pas entamer de polémique sur l’impartialité ou non des juges américains.
»Pour moi, le plus étonnant, c’est que nous ayons pu remporter deux fois une compétition phagocytée par les Anglo-Saxons depuis un siècle et demi! Nous obliger à disputer le duel contre Oracle dans l’hémisphère Nord en hiver a été sans doute la décision la plus injuste. Il y a eu aussi des erreurs juridiques de nos avocats. On aurait pu faire mieux. Je ne cherche pas d’excuses. Sportivement, nous avons perdu à la régulière. Ils étaient plus rapides que nous sur l’eau. Ce qui me fait mal, c’est de lire des critiques absurdes du genre: la Suisse ferait mieux de se consacrer aux sports d’hiver, au fromage, aux pendules et au chocolat plutôt qu’à la voile, sport anachronique pour un pays sans mer. C’est faux! C’est justement avec le genre d’exploits sur des atouts non traditionnels que l’on fera avancer la Suisse. On a placé la voile helvétique très haut.»
Les mensonges d’Oracle
«BMW Oracle n’a cessé de nous repasser un disque rayé sur le thème «Nous voulons dès règles justes et un management indépendant pour l’organisation de la Coupe.» Je n’y ai jamais cru.
»La preuve: les Américains avaient promis de rester à Valence s’ils gagnaient la 33e?édition. La première parole de Larry (Ellison) a été de dire qu’elle retournerait aux Etats-Unis. On nous a reproché d’avoir choisi un Challenger of Record complaisant avec les Espagnols pour la 33e Coupe. Or, j’ai vu des gens de Mascalzone Latino avec des jaquettes d’Oracle. Et ce sont ces mêmes personnes qui vont discuter avec le Defender pour garantir les intérêts des challengers pour la 34e Cup. Je n’accepte pas tous ces mensonges. Vincenzo Onorato, le patron de Mascalzone, n’a cessé de nous accuser de tous les maux, avec la bénédiction d’Oracle. Il espérait que notre bateau allait couler à Valence pour que la Coupe soit débarrassée de nous. Comment peut-on maintenant faire confiance à ces gens-là pour organiser la prochaine Coupe?»
«Trop d’inconnues»
La Coupe de l’America, c’est terminé pour vous et Alinghi?
Il y a encore trop d’inconnues sur le format de la prochaine édition pour prendre une décision aujourd’hui. S’il y a un groupe de challengers forts et des règles qui nous donnent une chance de gagner, alors pourquoi pas continuer. Mais je crois que la 34e Coupe va coûter très cher. Je vais me donner du temps pour rebondir. On a vécu dimanche dernier la fin d’un cycle. Si on repart sur un projet ambitieux, ce sera avec une nouvelle équipe. Cela me paraît essentiel.
En dehors de l’America’s Cup, il y a aussi de nombreuses courses de voile intéressantes comme la Volvo Race, le circuit TP52, le Mod70, en construction, et les 100 pieds à Oman. Je vais réfléchir à tout ça. Mais il faut avoir le courage et l’énergie pour repartir. Ce n’est pas gagné d’avance.
Quel est votre état d’esprit présent?
Je ne ressens pas un sentiment de vide. Au contraire. Ne pas savoir ce que je vais faire demain ne m’angoisse pas. Cela me laisse de la place pour la réflexion. Je vais retourner au bureau m’occuper de mes affaires, voir mes enfants, ma femme. A mon âge, j’ai aussi compris l’importance d’une marche en solitaire dans la montagne.
Que va devenir le catamaran «Alinghi 5»?
Ce bateau a fait son temps. On va le ranger quelque part et le ressortir un jour sur le lac ou en Méditerranée. Je l’imagine plus sur l’eau qu’exposé au milieu d’un carrefour à Genève! (pn)