Sarah Marquis compte les semaines. Elle n’est plus qu’à 85?jours du grand départ. Et il lui tarde de larguer les amarres et de se retrouver (enfin) seule dans cette nature qu’elle aime tant. «Je m’approche de ma future vie, celle qui sera la mienne pendant les deux prochaines années, et j’ai moins de patience pour les choses futiles de ce monde-ci.» La Jurassienne esquisse un sourire. Elle a le sentiment de jouer à l’enfant gâté. Mais, le 20 juin, jour de ses 38?ans, elle sera tellement loin de ces préoccupations égocentriques…
Sept ans après son expédition surhumaine en Australie, Sarah Marquis a décidé de placer la barre plus haut. Elle s’apprête en effet à parcourir près de 20?000 kilomètres à la force du jarret. A raison de trente kilomètres par jour pendant vingt-quatre mois. «Mon objectif est d’arriver à Nullarbor Plain, à un point GPS que j’avais noté en 2003. Il y a un arbre, avec rien alentour, et je m’étais promis d’y revenir un jour!» Avant, la Jurassienne traversera une douzaine de pays. En condition de survie. Avec un sac de trente kilos sur le dos et sa seule habileté de «prédatrice» pour subvenir à ses besoins vitaux.
Apprivoiser la douleur
Depuis un an, Sarah Marquis se prépare pour cette aventure. Physiquement. Psychologiquement. De la natation, de la marche, du stretching, du yoga… Elle se met en condition. Avec douceur. Sans frustration. «Je ne fais plus rien par hasard, précise-t-elle. Je sais ce que je mange et ce que chaque aliment peut apporter à mon organisme.» Elle doit encore prendre un peu de poids avant le grand départ. Histoire de faire quelques réserves pour les journées de vache maigre. «Mais je dois surtout préparer mon corps à l’inconnu, lui donner une base pour lui apprendre la flexibilité.»
La Jurassienne sait pourtant ce qui l’attend sur la route qui l’emmènera du lac Baïkal à Nullarbor Plain. Ses expériences en Australie, puis au Pérou, lui serviront à apprivoiser la douleur. A lâcher prise lorsque l’organisme criera son calvaire. «J’ai tellement souffert de faim et de soif, c’est une douleur traumatisante. Avoir faim, sentir les parois de l’estomac se coller ensemble, c’est difficile à raconter lorsqu’on ne l’a pas vécu soi-même!» Sarah Marquis ne veut surtout pas qu’on s’apitoie sur son sort. Elle a choisi de vivre cette épreuve. En toute bonne conscience.
Pourquoi marche-t-elle? Que cherche-t-elle à (se) prouver? On lui a souvent posé cette question au cours de ses conférences. «Je suis incapable de répondre. Ce qui pose un gros problème en termes de marketing…» La Jurassienne ne recherche pas l’exploit physique. Elle se refuse surtout à être «récupérée» par ses partenaires comme un produit. A ses yeux, marcher est une… démarche philosophique. Se rapprocher de la nature. Vivre en harmonie avec elle. Retrouver son instinct animal. Profiter de l’instant présent. Des réflexes que l’être humain a sacrifiés sur l’autel de la compétitivité et de la mondialisation.
Sarah Marquis n’a pas attendu la vague écolo pour que le sang vert coule dans ses veines. Végétalienne jusqu’au bout des ongles, elle vit dans un chalet perdu sur les hauteurs de Verbier. Avec son fidèle compagnon, D’Joe, le dingo qu’elle a ramené de son périple aux antipodes. Dans le désert australien, elle s’est inspirée de la culture aborigène pour survivre. Récoltant parfois l’eau grâce à la «technique de la condensation». Chassant à la sarbacane ou à la fronde. N’oubliant jamais de remercier chacune de ses proies pour leur «sacrifice» nécessaire à sa survie.
L’éphémère de la vie
«Je ne mange pas de viande depuis l’âge de 13?ans», confie-t-elle. «Pour moi, tuer un animal est le fruit d’un long processus!» A chaque pas, Sarah Marquis a pourtant le sentiment de se rapprocher de la béatitude. Faire peau neuve. Avoir conscience de la fugacité de l’existence. Appuyée sur ses bâtons, la Jurassienne vit chaque moment intensément. Comme s’il était le dernier. Il n’en sera pas autrement dans le désert de Gobi, dans la chaîne de l’Himalaya ou dans la forêt de Bornéo. Seule avec elle-même, elle se branchera en mode animal. Faisant confiance à son instinct. Elle ne se méfiera que d’un seul prédateur. Son plus gros danger: l’homme.?
Site: www.sarahmarquis.ch