«Il faut dégraisser le mammouth.» Cette phrase de Claude Allègre fleurit dès que l’on évoque ce scientifique mordu par la politique. Il l’avait prononcée le 24 juin 1997 à propos de l’Education nationale dont il était le ministre de tutelle. On connaît la suite: le mammouth s’est cabré et, tout au long de manifs allègrement allègrophobes, a barri cette phrase honnie comme signe de ralliement.
Son ami d’adolescence, le premier ministre Lionel Jospin, l’a soutenu contre l’avis d’une majorité de socialistes, soucieux de préserver les suffrages des enseignants. Mais la pression s’est révélée trop forte. En mars 2000, Claude Allègre doit quitter le gouvernement. L’image du mammouth qu’il avait lancée lui revient en plein visage. Désormais, le mammouth, c’est lui. Dès qu’il est lâché dans un magasin de porcelaine, Allègre éprouve l’irrépressible envie d’en briser la marchandise.
Allègre contre Ségolène
Il est une figure que Claude Allègre ne cesse de piétiner: Ségolène Royal. Pourtant, il avait apprécié jadis ses idées en matière scolaire et, notamment, le retour à la discipline qu’elle préconisait. Claude Allègre avait donc convaincu son ami Jospin de la faire entrer au gouvernement en 1997, au sein de son grand Ministère de l’éducation nationale. En tant que ministre déléguée à l’Enseignement scolaire, elle devait faire office, si l’on ose dire, de bras droit au mammouth.
Mais l’inimitié s’est vite installée: «Je n’ai pas mesuré à l’époque l’hypertrophie formidable de l’ego de cette femme», expliquera-t-il plus tard dans un livre («10+1 questions à Claude Allègre sur l’école»). L’ego du mammouth n’étant pas précisément de la taille d’un souriceau, le conflit était inévitable. Et la haine, durable.
Durant toute la campagne présidentielle de 2007, Claude Allègre — qui appartenait encore pour quelques mois au PS — n’a cessé de dénigrer la candidate de son parti en affirmant qu’elle n’avait pas le gabarit nécessaire pour devenir présidente.
Après s’être fâché avec les socialistes, il s’est mis à dos la grande majorité des milieux scientifiques français dont il est pourtant l’un des plus brillants sujets. N’a-t-il pas reçu en 1986 — avec l’Américain Gerald-Joseph Wasserburg — le Prix Crafoord de géologie, l’équivalent d’un Nobel? Mais lorsqu’il s’évade de son domaine — la géochimie — Claude Allègre a tendance à errer. Ainsi, dans une chronique à L’Express, il affirme que le réchauffement climatique n’est pas causé par l’activité humaine.?Il reçoit les félicitations de tous les amis du 4X4. Et les foudres de ses confrères climatologues et biologistes.
Peignera-t-il la girafe?
Ce côté iconoclaste plaît à Nicolas Sarkozy qui le reçoit régulièrement par une porte dérobée à l’Elysée. Résultat: les médias annoncent son ralliement au gouvernement, un rêve qui rend sa jeunesse à ce garnement de 72?ans. Le Canard enchaîné le voit même à la tête d’un grand Ministère de l’industrie, du commerce extérieur et de l’innovation, dès le remaniement ministériel qui suivra les élections européennes du 7 juin.
La rumeur a pris consistance il y a peu avec la confidence de son ami socialiste Pierre Moscovici qui a révélé à France-Info que l’entrée d’Allègre au gouvernement était «décidée». Si à gauche la nouvelle soulève des ricanements — Claude Allègre a démissionné du Parti socialiste en janvier 2008 — à droite, cette éventuelle nomination suscite des craintes. Alain Juppé s’y oppose au nom de l’écologie et le porte-parole du gouvernement Luc Chatel avertit qu’aucune décision n’est encore prise concernant Allègre.
Reste à savoir ce que pourra vraiment réaliser l’ancien compère de Jospin dans le cabinet Fillon. Après avoir tenté de dégraisser le mammouth, peignera-t-il la girafe?