Jamais depuis 1998 la zone euro n’a compté autant de chômeurs: plus de 15 millions de personnes en décembre 2009, 10% de la population active. La tendance est la même sur tout le territoire de l’Union: 23 millions de chômeurs recensés, 4,6 millions de plus en un an.
Si aucun pays n’est épargné, certains s’en tirent mieux que d’autres. Selon Eurostat, l’office statistique de l’Union, le taux de chômage est de 4% aux Pays-Bas, de 5,4% en Autriche, contre 19,5% en Espagne. Avec 10%, la France se situe dans la moyenne européenne.
La reprise qui s’ébauche renversera-t-elle les perspectives? Le reflux n’est pas programmé pour les mois prochains. «Il faut s’attendre plutôt à la stabilisation du chômage à un niveau élevé», indique Xavier Timbeau, directeur du Département analyse et prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).
Le chômage se maintient à des niveaux élevés, quand il ne progresse pas encore. Pour quelles raisons?
Entre l’évolution de l’activité et celle de l’emploi, le décalage est habituel. Le coût des licenciements, la longueur des procédures, la perception d’un avenir incertain ont incité les entreprises à garder plus de salariés que nécessaire. Depuis septembre 2008, l’activité a baissé de 8%, alors que le chômage ne s’est accru en moyenne que de 2,5%. Dans ces conditions, un fort volant de chômage devrait persister, au moins jusqu’à la fin de 2010. L’ajustement n’est pas terminé. Pour autant, la situation n’est pas identique d’un pays à l’autre. L’Espagne, où le chômage s’est accru de plus de douze points, se distingue de l’Allemagne, où il a peu augmenté. L’explication tient en partie au développement différent du chômage partiel, massif dans les entreprises allemandes – un million et demi de salariés y sont soumis – et faible au-delà des Pyrénées. Un nouveau chômeur en Europe sur quatre est Espagnol.
Prévoyez-vous une stabilisation du chômage au cours des mois prochains ou une sensible régression?
Il faut s’attendre plutôt à la stabilisation du chômage ainsi qu’à l’allongement de sa durée moyenne. Or les allocations sont partout acquises pour un temps limité. Des salariés de plus en plus nombreux vont donc sortir des dispositifs d’assurances.
On devrait voir arriver des bataillons de chômeurs en fin de droit, avec toutes les conséquences que cet afflux aura sur la situation économique et sociale. En Espagne notamment, cette spirale négative pourrait provoquer une explosion de misère, aggravée encore par le nombre de chômeurs sans papiers.
Observez-vous des différences sensibles dans les politiques de l’emploi des différents pays européens?
L’Allemagne exceptée, les politiques ne varient guère.
Les gouvernements européens, contrairement au président Obama, n’ont pas pris la mesure des difficultés qui les attendent sur le marché du travail. Négligence fâcheuse: s’il est vrai que l’Europe est mieux dotée que les Etats-Unis en amortisseurs sociaux, elle ne risque pas moins d’être bientôt débordée. Les digues peuvent céder. Or dans les préoccupations du moment, la question de la dette des Etats prévaut sur les politiques de l’emploi.
Un jeune Européen de moins de 25?ans sur cinq est au chômage. Quelle chance a-t-il de retrouver rapidement un emploi?
Sur ce sujet, je serai moins pessimiste que de nombreux observateurs. L’emploi des jeunes est volatil. Mais cette volatilité joue dans les deux sens. Premiers licenciés, ils sont aussi embauchés plus tôt que les seniors lorsque l’activité redémarre. En outre, le mouvement de redistribution des cartes les favorise. Ce sont les travailleurs âgés qui peuvent rester sur le carreau.
Les Européens pourront-ils bientôt renouer avec les niveaux d’emploi antérieurs à la dépression actuelle?
Le retour à un faible niveau de chômage peut entrer en contradiction avec d’autres objectifs – en particulier avec la réduction des déficits budgétaires. Selon les scénarios, les atouts de l’Europe – les amortisseurs sociaux – peuvent se transformer en inconvénients et freiner la reprise du travail. Comment faire les bons choix? Les dirigeants européens doivent arrêter leurs décisions dans un épais brouillard.
4,5% de chômeurs en Suisse
En comparaison internationale, la Suisse fait véritablement figure d’eldorado du marché du travail. Et pourtant, le taux de chômage n’a cessé de grimper, mois après mois, depuis un an. Au mois de janvier, il s’est ainsi inscrit à 4,5% de la population active (+0,1?point). Cela représente près de 176?000 personnes, parmi lesquelles un fort pourcentage de jeunes, où la hausse a carrément atteint 40% en un mois. Comme l’affirme Serge Gaillard, chef de la Direction du travail du Secrétariat d’Etat à l’économie (seco), «il n’y avait plus eu autant de chômeurs depuis douze ans dans notre pays».
A Genève ainsi qu’à Neuchâtel qui se partagent désormais la place de lanterne rouge, l’embellie, hélas, n’est pas pour demain avec 7,3% de personnes sans travail (+0,1?point). L’industrie métallurgique, le secteur bancaire, le bâtiment et l’hôtellerie-restauration ont vécu un début d’année particulièrement noir. Malgré, donc, la reprise économique plus forte que prévu (hier, UBS tablait sur une croissance de 2% en 2010), l’emploi continue donc à souffrir en Suisse.
En novembre dernier, la ministre suisse de l’Economie, Doris Leuthard avait été relativement pessimiste en la matière: «Le premier semestre 2010 devrait marquer un pic, avec une hausse du chômage à 5%. Voire davantage.» Mais nombre d’experts voient désormais une situation moins dramatique et estiment que cette barre ne devrait pas être franchie. Serge Gaillard: «Dans l’industrie, la montée du chômage paraît même enrayée. Je pense ainsi qu’une décrue pourrait se faire sentir entre mars et juin déjà.»
Elisabeth Eckert