Sur l’avenue Poutine, artère principale de Grozny, des jeunes hommes en tenue islamique, ample et sobre, interpellent des passantes. Leur méfait: porter des vêtements jugés «indécents». «Nous disons aux jeunes filles qui ne portent pas le foulard ou qui se baladent en jupe courte de respecter l’islam dans les endroits publics, particulièrement en ce mois saint du Ramadan», explique Hossein, l’un de ces gardiens de la morale. L’avertissement n’est qu’une suggestion, précise celui qui travaille pour le Centre d’éducation morale et spirituelle. Une suggestion, certes, mais faite par des employés d’une institution gouvernementale, fondée il y a deux ans par le jeune chef autoritaire de la république, Ramzan Kadyrov, pour servir de moteur à un retour aux traditions tchétchènes. Pour le Ramadan cette année, les commerces de Grozny ont aussi eu droit aux «suggestions» des gardiens de la morale. Résultat: presque tous les cafés et restaurants de la ville sont fermés pour un mois. Seuls quelques-uns ouvrent la nuit tombée, après la fin du jeûne. Quant à la vente d’alcool, déjà limitée en temps normal à deux heures par jour, elle est officieusement interdite. Les cigarettes, invisibles dans les présentoirs, sont vendues dans la plus grande discrétion.
Des femmes attaquées
Dans la rue, si certaines femmes écoutent un peu gênées le discours de Hossein et de ses pairs, d’autres préfèrent ignorer leurs appels répétés et parfois agressifs. Certains défenseurs de la morale vont cependant encore plus loin que les officiels. Au cours des derniers mois, des dizaines de jeunes femmes ont été attaquées au pistolet à peinture par des inconnus en voiture, en plein centre-ville, parce qu’elles ne portaient pas le foulard. Après avoir été la cible de l’une de ces attaques, Raïssa, 29?ans, a décidé de se couvrir la tête. «Je me suis dit que, de toute façon, je ne pourrais rien faire, puisque je n’ai pas d’arme et que ces gens sont soutenus par Kadyrov. Depuis, je mets le foulard et je suis tranquille», explique-t-elle. Informé des attaques au début du mois de juillet, Ramzan Kadyrov a affirmé à la télévision locale: «Je ne sais pas qui sont les assaillants, mais quand je l’apprendrai, je leur ferai part de ma gratitude.» Depuis 2007 déjà, un décret signé par Kadyrov oblige les femmes entrant dans les institutions publiques à porter le foulard. Un règlement inconstitutionnel en Russie, mais que Moscou n’ose pas contester. C’est que pour le Kremlin, les caprices traditionalistes et autocratiques du leader de 33?ans sont le prix à payer pour assurer la stabilité après deux guerres sanglantes (1994-96 et 1999-2000) déclenchées par l’armée russe pour écraser les velléités d’indépendance tchétchènes. Ceci alors que Moscou peine à juguler la rébellion dans d’autres républiques de la région, théâtre d’attentats de plus en plus réguliers
La force des traditions locales
Ramzan Kadyrov a toujours affirmé que les lois russes sont et seront respectées en Tchétchénie. Il ajoute toutefois qu’en tant que musulman, «il n’y a rien qui prévaut sur la religion». Devant cette charia officieuse, Moscou est impuissante. Comme l’était en son temps le pouvoir soviétique, qui n’a jamais réussi à réellement imposer ses lois en Tchétchénie, dépassé par la force des traditions locales comme la vengeance du sang et la polygamie, à nouveau encouragées par Kadyrov. Conscientes du poids des traditions et du pouvoir absolu de Kadyrov, la plupart des femmes tchétchènes se résignent, elles aussi. Sonia, une enseignante de 38?ans qui se déclare «féministe», n’aime pas porter le foulard. «Mais je suis obligée, sinon je perdrais mon travail.» Musulmane pratiquante, sa hantise du foulard vient, selon elle, du fait qu’elle a été «corrompue par l’époque soviétique». Elle se promet ainsi d’élever ses futurs enfants dans l’islam. «Ma fille portera le foulard dès le bas âge pour qu’elle n’ait pas le dilemme psychologique que j’ai eu, de le mettre ou non.»