Barack Obama n’a pas perdu de temps avant de se mettre au travail et de tourner la page de l’ère Bush. Mardi, au milieu des festivités de son investiture, le nouveau président avait déjà demandé le gel pour quatre mois des procédures judiciaires instaurées par son prédécesseur visant les détenus de Guantánamo. Une requête accordée hier par deux juges militaires qui devaient respectivement juger Omar Khadr, un Canadien dont le procès pour le meurtre d’un soldat américain en Afghanistan en 2002 devait s’ouvrir lundi, et cinq hommes accusés d’avoir organisé les attentats du 11 septembre 2001.
Vers la fermeture
Cette décision du nouveau président américain est un premier pas vers la fermeture d’une prison militaire qui symbolise à l’étranger les dérapages du gouvernement Bush dans la guerre contre le terrorisme. Elle doit permettre au Pentagone de réexaminer les procédures de
détention des quelque 245 détenus de Guantánamo.
Il s’agit aussi de laisser du temps au gouvernement Obama pour déterminer ce qu’il compte faire du système de tribunaux d’exception. Ces cours appelées «commissions militaires» ont été créées en 2006 par George Bush pour juger les prisonniers de Guantánamo. A l’heure qu’il est, seuls 21 d’entre eux ont été officiellement inculpés et 14 ont été renvoyés devant un juge.
Hier, l’entourage du président travaillait d’ailleurs à la rédaction d’une résolution présidentielle ordonnant la fermeture de la prison de Guantánamo d’ici à une année.
Gaza, Irak et Afghanistan
Pendant ce temps, Barack Obama s’est attaqué à un autre dossier brûlant, à savoir la situation dans la bande de Gaza (lire en page 7). Il a appelé Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, Ehud Olmert, le premier ministre israélien, Hosni Moubarak, le président égyptien, et le roi Abdallah II de Jordanie. Selon Robert Gibbs, le porte-parole de la Maison-Blanche, le nouveau président leur a notamment promis de «s’engager activement pour obtenir une paix israélo-palestinienne».
Barack Obama a enchaîné avec une réunion avec ses conseillers économiques (lire ci-dessous) avant un rendez-vous avec l’état-major de l’armée et son équipe pour la sécurité nationale pour parler des guerres en Irak et en Afghanistan. Selon l’entourage du président, ce dernier devait demander un retrait des troupes américaines d’Irak dans les seize mois, comme il l’a promis pendant sa campagne électorale. «Il pense que c’est un délai réaliste», a déclaré sur CNN David Axelrod, conseiller d’Obama. «Mais ils en discuteront.»
Le président a en outre promulgué hier une nouvelle charte éthique à la Maison-Blanche et ordonné notamment le gel du salaire de ses proches collaborateurs. Il s’apprêtait aussi à mettre fin à une politique chère à Bush, qui consiste à interdire les subventions américaines aux ONG étrangères qui incluent l’avortement dans le cadre de leurs programmes de planning familial.
«Eteindre l’incendie économique»
Barack Obama se réunissait hier avec ses conseillers économiques pour la première fois de sa présidence. La tâche qui l’attend est immense. Le système financier brûle encore et l’économie tourne de plus en plus au maussade.
Pour ne rien arranger, le nouveau président doit toujours déplorer l’absence de son secrétaire au Trésor, Tim Geithner, qui tarde à recevoir l’approbation du Congrès en raison d’un arriéré d’impôts. En outre, des voix de son propre camp s’élèvent déjà pour critiquer certains de ses choix, comme celui de ne pas augmenter les impôts des classes privilégiées ou de trop risquer l’équilibre budgétaire de son pays. Andreas Hoefert, chef économiste chez UBS New York, livre son analyse.
Quelle vous semble être la première urgence économique d’Obama?
Il va devoir agir sur deux fronts. Financier d’abord, car avec les derniers résultats catastrophiques de Citigroup ou de Bank of America, on a compris que la crise financière continue et que la confiance n’est pas du tout revenue sur ce terrain-là. Les autorités envisagent à nouveau d’acquérir le plus possible d’actifs toxiques aux banques avec les 350 milliards qui restent sur la somme initiale de 700 du plan Paulson. Mais rien ne dit que cela suffira. Si Obama entend obtenir une rallonge, il lui faudra repasser devant le Législatif et même si celui-ci est majoritairement démocrate, on peut s’attendre à un débat musclé.
Obama a aussi annoncé un plan de relance économique de 800 milliards. N’est-ce pas un danger pour les comptes de l’Etat?
Effectivement. Ce plan devrait faire passer le déficit américain en 2009 à 1200 milliards au mieux, à 2000 milliards au pire. Ce qui représente 10 à 14% du PIB américain. Mais il faut d’abord éteindre l’incendie. On pensera aux dégâts d’eau plus tard. Obama entend créer près de 3 millions d’emplois. C’est environ la moitié des postes qu’auront perdus les Etats-Unis en 2008 et 2009. Il entend le faire par des mesures fiscales à l’égard des consommateurs et des entreprises, et des investissements dans les infrastructures.
Comment financer cela sans augmenter les impôts?
Par la dette. Et comme les Etats-Unis ont un niveau très faible d’épargne, ils vont aller chercher cet argent sur les marchés internationaux. Et principalement auprès de la Chine, dont on estime qu’elle détient déjà entre un quart et un tiers de la dette américaine. Elle le fait notamment pour favoriser la demande américaine, qui soutient son économie d’exportation. Mais la Réserve fédérale américaine devrait aussi acheter ces bons du Trésor en faisant fonctionner la planche à billets. Cela représente théoriquement un risque inflationniste, mais en pareille récession, ce risque est mineur.
Certains appellent à une réindustrialisation des Etats-Unis. Cela vous paraît-il pertinent?
Les Etats-Unis sont majoritairement une économie de services aujourd’hui. Ce qui comprend des occupations à très haute valeur ajoutée, comme la recherche. Est-ce que ce profil est un désavantage face à une telle crise économique? Je ne crois pas. Prenez des économies beaucoup plus industrialisées, comme l’Allemagne ou le Japon. Ces pays sont loin de faire mieux que les Etats-Unis en ce moment.
Pierre-Yves Frei
Le Conseil fédéral prêt à accueillir d’anciens détenus de Guantánamo
«La Suisse est prête à examiner de quelle manière elle pourrait contribuer à résoudre le problème de Guantánamo.» Le Conseil fédéral l’a fait savoir hier par la voix de son porte-parole Oswald Sigg. En ajoutant, non sans malice, «avoir pris seule les devants, sans concertation avec l’Union européenne».
Est-ce à dire que d’anciens détenus trouveront prochainement l’asile en Suisse? Le Conseil fédéral promet d’analyser cette possibilité
de manière «détaillée et minutieuse». Une telle décision marquerait alors un tournant. L’automne dernier, l’Office fédéral des migrations (ODM) a en effet rejeté les demandes d’asile déposées par trois ex-prisonniers de la base, un Libyen, un Algérien et un Ouïgour (minorité musulmane de Chine). Les intéressés ont toutefois fait recours auprès du Tribunal administratif, recours toujours pendant.
«Le Conseil fédéral fait un pas dans la bonne direction, même si nous aurions préféré qu’il se dise plus franchement prêt à accorder l’asile aux anciens détenus de Guantánamo», réagit Alain Bovard. Le juriste à la section suisse d’Amnesty International espère que les trois dossiers refusés par l’ODM seront maintenant reconsidérés. De son côté, le conseiller national Carlo Sommaruga (PS/GE) se félicite que la Suisse «aide les Etats-Unis à revenir sur le chemin du droit international». Et tant pis si elle donne l’impression de se salir les mains pour «nettoyer les écuries d’Augias» ou plutôt celles de George W. Bush.
«Mais la Suisse ne peut pas résoudre tous les problèmes du monde!» s’étrangle Hans Fehr (UDC/ZH). «A cause de la prétendue neutralité active de Micheline Calmy-Rey, elle va accueillir des terroristes présumés. C’est absurde!» «Les trois personnes que nous défendons ne représentent aucun danger pour la sécurité intérieure de la Suisse», conteste Alain Bovard. «Leur seul tort est de s’être trouvées au mauvais endroit au mauvais moment.»
Serge Gumy