HAÏTI

Les blessés graves attendent un traitement à côté des morts

Par JEAN-COSME DELALOYE le 19.01.2010 à 00:00

Shandley André, 13?ans, souffre de multiples fractures. Depuis mardi, il attend des soins dans la cour de l’hôpital central de Port-au-Prince, où se côtoient morts et blessés.

Shandley André souffre en silence, mais ses yeux injectés de sang appellent au secours. Le garçon de 13?ans est allongé sur un lit de fortune depuis une semaine dans la cour de l’hôpital général de Port-au-Prince.

L’établissement, situé en plein centre de la capitale haïtienne, est saturé. Quelques mètres seulement séparent les dizaines de blessés des cadavres qui jonchent le sol boueux. La morgue est à l’autre bout de la cour.

Retiré des décombres de sa maison par des passants après avoir été enseveli pendant plusieurs heures, Shandley André souffre de fractures multiples à la jambe gauche, aux hanches et au crâne.

A son arrivée à l’hôpital, il a dû attendre des soins pendant 24?heures. Frantz Rosier, son oncle, explique que l’enfant attend une hypothétique greffe de peau sur sa plaie béante à la tête. Shandley André en est réduit à vivre avec une douleur profonde, à peine atténuée par quelques calmants. Guerlande André, sa maman, veille à son chevet depuis mercredi dernier, pendant que sa grand-mère s’occupe de sa petite sœur d’un an. «Je suis très triste, glisse-t-elle d’un ton las. Mais j’ai de l’espoir. Dieu va nous aider.»

Peu d’accès aux soins

Ils sont des milliers à se retrouver dans la même situation que Shandley André: survivants, mais gravement blessés. Rosette Quillaume, 40?ans, a eu la jambe brisée par la façade d’une maison qui lui est tombée dessus. Une broche lui traverse le tibia; sa jambe est maintenue en extension par un dispositif de fortune constitué de deux bouts de tissu et d’un jerrican d’eau. Oscar Bijoux, son mari, n’a pas quitté son chevet depuis une semaine. «On lui donne des antidouleurs, mais nous ne savons pas combien de temps elle devra rester comme ça.»

Une semaine après le séisme, la frontière entre vie et mort semble terriblement ténue. La souffrance fait partie du quotidien de survivants qui logent dans des camps de fortune et n’ont encore que peu d’accès aux soins.

Climat insurrectionnel

Rencontrée dans un orphelinat transformé en dispensaire, Ketzia Brunard, 20?ans, a passé trois jours avec un pansement sur sa main gauche, arrachée lors du séisme. Joseph Baptiste, lui, a agonisé pendant quatre jours avant de pouvoir être transporté dans le coffre d’une voiture, transféré vers un hôpital et y être amputé.

Toute surface plate de plus de 1,5?mètre est un brancard potentiel. Face à la pénurie d’ambulances, les habitants transportent leurs blessés à pied, dans des charrettes ou dans des camionnettes. Des équipes médicales venues du monde entier tentent d’aller vers les blessés; elles ont ouvert des hôpitaux dans plusieurs quartiers de la capitale. Mais la situation sécuritaire, très précaire dans le climat insurrectionnel qui flotte au centre de Port-au-Prince,
limite considérablement leur champ d’action.

Miraculeusement sauvée

A l’hôpital général, des équipes de médecins interviennent dans des conditions sanitaires très difficiles. Assise sur son lit, Wadline Noel, 19?ans, gémit sans arrêt. L’histoire que raconte son cousin ressemble tragiquement à tant d’autres. La jeune femme aux yeux pleins de sang a été ensevelie sous des décombres. Depuis son sauvetage, la semaine dernière, elle survit grâce aux calmants que les médecins lui injectent dans le bras.

Alors que Wadline Noel pleure, des infirmières déposent sur un petit matelas à même le sol une fillette qui doit avoir à peine plus de 2?ans. Elle a été miraculeusement sortie des décombres hier, six jours après la catastrophe. Elle a des blessures et de la poussière sur le visage, mais elle vit. Les gens qui l’ont amenée à l’hôpital racontent que ses parents sont morts en faisant écran sur elle. Pendant que les médecins s’affairent et qu’un photographe l’hydrate en lui donnant de l’eau avec une seringue, la petite orpheline ne bronche pas. Elle est étrangement calme et offre à ce moment une vision d’espoir inoubliable.

 


 

L’ONU prétend encore assurer la coordination des secours

C’est le drapeau des Etats-Unis qui flotte sur l’aéroport de Port-au-Prince et non pas celui de l’ONU. Tout un symbole! Durant le week-end, l’armée américaine a pris les commandes de l’opération humanitaire en Haïti. Barack Obama a même annoncé l’envoi de nouveaux renforts. Sur le terrain, ce sont les Etats-Unis qui régulent de facto l’envoi des équipes de secours en décidant de la fréquence de rotation des avions. Même si elle se refuse à l’admettre, l’ONU, elle, est sonnée par la perte de plusieurs de ses employés et la destruction de son QG de Port-au-Prince.

A Genève, où se trouve le centre de coordination des opérations humanitaires, on s’emploie pourtant à garder la haute main sur l’organisation des secours. «Ce sont les Nations Unies qui sont en charge de la coordination, pas les Etats-Unis», affirme Elisabeth Byrs, porte-parole du Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA). Pour cette dernière, il n’y a pas matière à polémique. «Nous avons besoin de la logistique et de l’expérience américaines», explique-t-elle.

La répartition des tâches reste très claire. «Au sein d’OCHA, poursuit Elisabeth Byrs, nous avons une section de coordination civilo-militaire avec des officiers de liaison qui font le pont entre les militaires et les humanitaires selon des directives bien précises.» L’ONU a sur place une équipe de cinquante personnes spécialement formées qui sont en contact permanent avec Genève. Au Palais des Nations, la coordination des secours est gérée par une task force qui se réunit à 10h30 puis à 16h dans une «salle ultramoderne» et ultrasécurisée reliée à New York et Haïti. C’est depuis ce QG de crise tout neuf, dont la rénovation a été financée par la Russie, que l’ONU organise le déploiement de l’aide sur le terrain.

Parmi les humanitaires, personne ne prend à la légère la polémique naissante sur la désorganisation des secours. Elle ouvre une brèche. Par le passé, personne n’a jamais remis en cause le leadership de l’ONU et de Genève dans la mise en œuvre de l’aide humanitaire d’urgence sur le terrain.
Alain Jourdan

 


 

3500 Casques bleus appelés en renfort

- Le secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon a demandé hier au Conseil de sécurité l’envoi de 3500 Casques bleus de plus afin de renforcer la Mission de maintien de l’ordre de l’ONU dans ce pays, qui mobilise déjà quelque 11?000 hommes. Bruxelles s’est engagé pour sa part à envoyer 150?personnes de la Force de gendarmerie européenne.
- Le Programme alimentaire mondial (PAM) a appelé à l’envoi de plus de 100 millions de rations alimentaires pour nourrir les sinistrés du séisme dans les trente jours à venir. Le PAM prévoit de mettre en place 14 centres de distributions à Port-au-Prince et 30 à 40 dans le reste du pays.
- Bill Clinton, émissaire spécial de l’ONU pour ce pays, est arrivé hier dans l’île où quelque 43?équipes internationales sont engagées, totalisant 1739 sauveteurs et 161 chiens.
- Les forces américaines ont déployé un puissant dispositif militaire. Au total, 12?500 soldats américains devaient être sur zone hier. Le président Obama a ordonné dimanche la mobilisation de réservistes pour participer à des missions humanitaires.
- Un porte-avions nucléaire américain compte rapidement faire profiter les sinistrés de l’une des ressources dont ils manquent le plus: l’eau potable, produite en grande quantité à bord.
YVDS avec AFP

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