Devenir un héros, voilà qui n’est pas donné à tout le monde. Surtout en lançant ses chaussures. Tel est pourtant le destin de Mountazer al-Zaïdi, 29 ans, chiite de Nadjaf, journaliste de la chaîne al-Bagdadia. Par milliers, des Irakiens sont descendus hier dans la rue pour réclamer la libération du reporter, arrêté dimanche après avoir lancé ses souliers sur George W.?Bush en hurlant: «C’est ton baiser d’adieu, chien! De la part des veuves, des orphelins et des morts d’Irak!»
Forcément, les images de la conférence de presse ont fait le tour d’Internet, provoquant l’hilarité aux quatre coins du globe. Hier, en fin de matinée, «l’attentat à la chaussure» avait déjà été vu 600 000 fois sur YouTube. De quoi faire sombrer les adieux de George W. Bush à l’Irak et à l’Afghanistan dans l’anecdotique, voire le ridicule.
Bien plus sérieuse est la tonalité dans le monde arabe et en particulier en Irak, où le comité des oulémas sunnites a immédiatement sacré le jeune homme «icône de la résistance contre l’occupation», pendant que le mouvement chiite de Moqtada Sadr organisait des manifestations de soutien à Bagdad, dans son fief de Sadr City. Khalil Doulaïmi, un ancien avocat de Saddam Hussein, se proposait de défendre gratuitement le journaliste, qui risque une peine d’au moins deux ans de prison pour «insulte à un chef d’Etat étranger en visite en Irak». Plus de 200 avocats irakiens se seraient également portés volontaires.
En traitant le président américain de chien et en lui jetant ses chaussures, Mountazer al-Zaïdi a en effet proféré les deux plus grandes insultes que l’on puisse imaginer en terre arabe. «L’un et l’autre sont interdits dans les mosquées, parce qu’ils sont considérés comme sales.
En langue arabe, c’est devenu l’expression du plus grand mépris», explique Hasni Abidi, qui dirige à Genève le Centre d’études et de recherche sur le monde méditerranéen et arabe (Cermam).
De Saddam à «W»
«Cet acte de vengeance symbolique contre l’homme jugé responsable d’un nombre considérable de morts en Irak est applaudi sur la plupart des sites Internet en langue arabe», poursuit le chercheur suisse. «Le message est très clair: George Bush, somme toute, n’est pas mieux considéré que Saddam Hussein, dont on avait vu les affiches et les statues frappées à coups de chaussure lors du renversement du régime. La boucle médiatique est bouclée.»
Paradoxe: tous demandent la relaxe du journaliste, au nom de la liberté d’expression… qui n’existait pas au temps de Saddam Hussein.