Plus de 100?000 morts? L’estimation était avancée hier par Jean-Max Bellerive, le premier ministre haïtien. Le séisme qui a dévasté mardi Port-au-Prince s’annonce en tout cas comme une catastrophe majeure.
Les chiffres, très lourds, restent incertains. Des «dizaines de milliers de victimes», estimait Duly Brutus, l’ambassadeur d’Haïti auprès de l’Organisation des Etats américains (OEA). «Des milliers» de tués, précisait le président René Préval, qui ajoutait avoir été témoin de scènes «inimaginables». «Des centaines de morts», craignait Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU.
Dans tous les récits dominait l’évocation d’un chaos indescriptible. «La montagne a paru s’effondrer», expliquait Emmet Murphy, le responsable d’une ONG humanitaire américaine. Elisabeth Préval, l’épouse du président, confiait qu’elle a manqué de trébucher sur les cadavres qui jonchaient les rues de la capitale.
«Les morts seront comptés par centaines lorsqu’il sera possible de dresser un bilan», avertissait de son côté un médecin, lui-même blessé. «Il va sûrement y avoir plus d’orphelins et ils sont déjà nombreux ici», observait Dixie Bickel, la directrice d’un orphelinat.
Il y aura aussi beaucoup d’enfants morts, écrasés sous les décombres. «Certaines écoles sont remplies de cadavres», a indiqué le président Préval. Fragilité des constructions. Des maisons se sont effondrées par centaines. Des églises, des hôpitaux, des hôtels, dont le Montana, prisé par les étrangers. Et des bâtiments emblématiques. Le palais blanc de la présidence, le parlement.
Sur le site de Twitter, les appels au secours se sont bousculés toute la journée. «Priez pour le peuple d’Haïti et pour moi, s’il vous plaît», demandait le musicien Wyclef Jean, qui vit aux Etats-Unis. «Aider Haïti» comptait hier parmi les dix sujets les plus importants du site.
L’ONU en deuil
La tragédie affecte également l’ONU. Le siège de la Ministah – la mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti – a été complètement détruit. A Genève, une porte-parole, Elisabeth Byrs, indiquait que le nombre d’expatriés disparus oscillait entre 115 et 200?personnes. Parmi eux, le Tunisien Hedi Hannabi, le chef de la mission.
Lorsque le tremblement de terre s’est produit, il se trouvait avec une délégation chinoise, a expliqué Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU. Depuis, il n’a plus donné signe de vie.
Présente sur l’île depuis le coup d’Etat de 2004, la Minustah compte 11?000 personnes, dont près de 7000 soldats et 2000 policiers. Les premiers bilans – non confirmés – faisaient état hier de la mort de 22 Casques bleus – trois Jordaniens, huit Chinois, onze Brésiliens.
D’autres agences de l’ONU ont été frappées. Helen Clark, la directrice du PNUD – le Programme des Nations Unies pour le développement – indiquait que 38 de ses employés étaient portés disparus. A l’Unesco, on déclarait également ne pas avoir de nouvelles de 14?personnes travaillant à Port-au-Prince.
Aide internationale
Quelques heures après le séisme, l’aide internationale des gouvernements et des ONG a commencé à se déployer vers Haïti. Les Etats-Unis ont offert une assistance civile et militaire. Côté français, deux avions transportant des équipes de sauveteurs et des vivres ont décollé dans la matinée. En Grande-Bretagne, le premier ministre Gordon Brown a déclaré que son pays fournirait «toute l’assistance humanitaire nécessaire» tandis que le Canada, la Chine, l’Espagne, l’Allemagne, le Mexique ou encore le Venezuela ont également promis une aide. Par ailleurs, une équipe des Nations Unies est arrivée hier dans la capitale haïtienne pour coordonner les opérations humanitaires.
Chronique d’une catastrophe annoncée
Le scénario était écrit dès 2008. «Toutes les conditions sont réunies pour qu’un séisme majeur se produise à Port-au-Prince. Les habitants de la capitale
haïtienne doivent s’y préparer. Cette catastrophe finira, tôt ou tard, par arriver.» Cette mise en garde de Patrick Charles, 65?ans, ancien professeur à l’Institut de géologie appliquée à La Havane, date d’il y a un an et demi.
Dans une interview accordée au quotidien haïtien Le Matin, le scientifique avait prédit le tremblement de terre qui s’est produit mardi. «L’imminence du danger se précise», avait-il expliqué, en appelant à «agir pour sauver ce qui peut encore l’être».
Construite sur une faille
«Port-au-Prince est construite sur une grande faille qui part de Pétion-Ville, traverse toute la presqu’île du sud pour aboutir à Tiburon. En 1751 et en 1771, cette ville a été totalement détruite par un séisme. Je parie mes yeux que cela se reproduira. La science peut aisément le confirmer.»
Même son de cloche du côté du Bureau des mines et de l’energie (BME), qui dépend du Ministère des travaux publics de Haïti. «Durant deux siècles, aucun séisme majeur n’a été enregistré dans la capitale haïtienne. La quantité accumulée entre les failles nous fait courir le risque d’un séisme de 7,2 d’amplitude sur l’échelle de Richter. Mieux vaut ne pas en parler, il ne faut pas paniquer. Mais ce serait une catastrophe», avait admis à la même époque Dieuseul Anglade, le responsable du BME.
Aucune politique de prévention
Le gouvernement haïtien était donc informé du risque sismique depuis des années. Mais, comme le plus souvent dans les pays pauvres, aucune politique de prévention susceptible de limiter les dégâts n’a été mise en place.
Cependant, le manque de constructions antisismiques et l’absence de préparation de la population ne suffisent pas à expliquer l’ampleur des dégâts. Selon Yann Klinger, un spécialiste de tectonique des plaques à l’Institut de physique du globe de Paris (IPG), interrogé par l’AFP, l’effet dévastateur de ce séisme s’explique par le fait qu’il s’est produit près de la surface, à environ 10?km de profondeur sous la croûte terrestre.
«C’est un séisme lié à une faille en décrochement qui génère un mouvement horizontal. Il s’est produit à la limite nord de la plaque Antilles par rapport à la plaque nord-américaine.» Cette faille était connue, elle était cartographiée, a-t-il confirmé à son tour.
(yvds)
Une longue histoire de cyclones, de séismes... et de pauvreté
Séismes, cyclones, inondations: Haïti, affirmait en 2006 une étude de la Banque mondiale, est «l’un des pays du continent américain les plus vulnérables aux catastrophes».
Les dernières ne datent que de l’été 2008. Cette année-là, les tempêtes tropicales s’appelaient Fay, Gustav, Hanna et Ike. Elles firent en quelques semaines plus de 300 morts et des centaines de milliers de sans-abri. Les dégâts matériels furent évalués à 15% de la richesse nationale.
Les mêmes scènes s’étaient déroulées en septembre 2004 au passage d’un ouragan nommé Jeanne. Il sema la misère dans les Gonaïves, au nord de l’île, qui n’avaient pas besoin de cela: 3000 morts, 30?000 sinistrés. Au printemps précédent, des inondations avaient déjà frappé les villages de Fonds Verrettes et de Mapou, à l’ouest du pays. Plus de 2000 tués en mai 2004.
Six ans auparavant, en 1998, le malheur se présenta sous le nom de George. Il coûta la vie à plus de 200?personnes. Un peu moins que Gordon en 1994: un millier de victimes. «De 1900 à 2004, rappelle Erdem Ergin, un expert auprès du PNUD – le Programme des Nations Unies pour le développement – Haïti a enregistré 56 catastrophes, dont 19 cyclones et tempêtes, 28 inondations, sept sécheresses.» Soit aussi «18?403 victimes et plus de six millions de
sinistrés».
Dure réalité
Catastrophes «naturelles»? L’adjectif n’est peut-être pas le plus approprié. «L’extrême vulnérabilité de l’île, notait encore la Banque mondiale en 2006, résulte de niveaux de pauvreté élevés, d’une infrastructure inadaptée, d’un environnement dégradé et d’une série de gouvernements inefficaces confrontés à de graves problèmes fiscaux.» Ne manquent que le fléau de la déforestation, propice aux glissements de terrain, et la pression de la démographie: neuf millions d’habitants sur un territoire pas plus grand que la Bretagne.
Près de 80% de la population survit avec moins de 2?dollars par jour. En dépit de quelques signes encourageants, le pays reste l’un des plus pauvres au monde. Dans un rapport récent au secrétaire général de l’ONU, Paul Collier, un économiste de l’Université d’Oxford notait que «le revenu par habitant y est en baisse tendancielle depuis quarante?ans au moins». Le tremblement de terre du 12 janvier n’inversera pas la tendance.
(jfv)
Angoisse en Suisse: «Depuis mardi soir, on ne vit plus»
«C’ est la panique! La plupart des familles haïtiennes de Suisse sont sans nouvelles de leurs proches à Port-au-Prince. Ils multiplient les SMS, les coups de fil, les e-mails… Souvent sans succès. Ma fille vient à peine d’apprendre par Facebook que sa mère a été vue en bonne santé par une amie!» Jean-Edouard Rigaud a beau être le correspondant à Genève de la chaîne haïtienne Radio-Métropole, il a vécu hier une journée d’angoisse, totalement coupé de son pays.
Comme tant d’autres. «C’est incroyable, à chaque catastrophe, on se dit en Haïti que ça ne peut pas être pire. Et à chaque fois, la réalité nous donne tort!»
«Depuis mardi soir, on ne vit plus», explique de son côté Jean-Wilfrid Fils-Aimé, ingénieur en génie civil et assistant à l’EPFL, mais surtout secrétaire général du Club haïtien de Suisse. «Ne pas savoir ce qui se passe là-bas est très dur, je n’ai eu des nouvelles de ma belle-mère qu’indirectement, via la Floride.»
Pourtant, cet effroyable
tremblement de terre avait bel et bien été annoncé par les sismologues. Les Haïtiens en étaient-ils conscients? «La plupart n’en savaient rien. Et ceux qui le savaient prêchaient dans le désert», assure à Villars-sur-Glâne le sociologue Charles Ridoré, Haïtien installé dans notre pays depuis quarante-cinq?ans.
Ancien secrétaire romand d’Action de Carême et membre de la plate-forme Haïti de Suisse, il était lui aussi sans nouvelles hier de sa sœur et d’amis proches.
«Le pire encore à venir?»
«Il n’y a jamais eu de campagne d’information sur les risques de tremblement de terre. Et la construction ne respecte pas les normes antisismiques, même celles qui ne sont pas coûteuses, déplore le sociologue fribourgeois. Voyez comme des édifices prestigieux, réputés solides, se sont effondrés! Ça n’a jamais été une priorité pour les gouvernements successifs, qui vivent dans l’immédiat.»
A présent, Charles Ridoré craint de voir son pays d’origine s’installer durablement dans le chaos. «La solidarité va certes jouer dans les campagnes, mais à Port-au-Prince, c’est différent. Les gens s’y sont agglutinés par misère. La détresse morale y est énorme. Des pillages suite à une catastrophe, on en voit bien sûr n’importe où dans le monde. Mais ce sera pire dans la capitale haïtienne. Les gangs risquent d’en profiter pour tenter de reprendre le pouvoir. Et je crains que la nouvelle police ne soit pas en mesure de faire face.»
Bref, l’aide humanitaire, même massive, ne suffira pas. Et pourtant, c’est déjà un chantier énorme, poursuit le sociologue. «Tout est à reconstruire! Les hôpitaux ont été touchés, eux qui ne fonctionnaient déjà pas si bien. Les problèmes sanitaires sont immenses et le risque d’épidémies réel. Sans compter qu’on ne connaît pas l’étendue géographique de cette catastrophe qui a secoué toute l’île.»
«Cette fois, les élites aussi sont touchées!»
Au moins cette fois-ci, note Jean-Edouard Rigaud, il faudra bien que les autorités prennent au sérieux les problèmes. D’habitude, ce sont les pauvres en province qui sont frappés par les catastrophes. Là, c’est aussi la capitale et ses élites. Même le palais présidentiel a été touché. Et il est quatre fois plus grand que la Maison-Blanche!» Tout un symbole.
Natacha Jean et son frère Guy-Désir, de Lausanne, veulent rester optimistes. «Les Haïtiens sont un peuple fort et solidaire, qui ne lâche pas, surtout quand il est dans la difficulté.» Et d’espérer même que «quelque chose de positif sortira de ce cataclysme». Mais «psychologiquement, ce sera très dur de se relever, dit Guy-Désir, car depuis le départ de Baby Doc, en 1986, nous avons tout eu, mais ce tremblement de terre, c’est pire qu’un coup d’Etat ou un cyclone, car nous n’y sommes ni habitués ni surtout préparés, le dernier de cette importance ayant eu lieu il y a plus de deux siècles».
Très inquiète pour sa mère et ses sept frères et sœurs restés au village, Natacha craint que l’aide internationale ne se concentre sur la capitale et oublie la province. «C’est pourquoi nous devons nous efforcer de partager les nouvelles que nous recueillons pour pouvoir aider, même de manière ponctuelle, nos parents et nos proches, mais aussi leurs voisins.»
C’est ça, la solidarité haïtienne.
Andrés Allemand et Bernard Bridel
Des secours partent de Suisse
La Suisse a envoyé en Haïti cinq représentants de son corps humanitaire, un spécialiste du sauvetage au Département de la défense et un représentant des Nations Unies chargé de la coordination. Cette équipe, partie hier matin de Zurich, doit évaluer les besoins sur place. Un deuxième groupe, formé de spécialistes médicaux, en approvisionnement en eau, en assainissement et en hébergement, doit la rejoindre aujourd’hui. Berne a renoncé à envoyer la Chaîne de sauvetage. On ne savait pas s’il y avait des victimes parmi les 151?Suisses immatriculés auprès de l’ambassade. La Chaîne du Bonheur et ses partenaires ont débloqué 2,5 millions de francs pour l’aide d’urgence. Un appel aux dons a été lancé (compte postal 10-15?000-6, mention «Haïti»). La Croix-Rouge suisse, Terre des hommes-aide à l’enfance, EPER, l’Armée du Salut, Enfants du monde, Médecins du monde Suisse, Caritas Suisse, Action de Carême, Nouvelle Planète, Lamaneh Suisse et Terre des hommes Suisse sont actives depuis des années sur place. Hier, certaines restaient sans nouvelles de leurs collaborateurs. CZ/ATS
«Nous sommes choqués, mais soulagés d’être vivants»
Terre des hommes, l’une des ONG suisses en Haïti, concentre son activité dans le sud de l’île. D’où la déléguée Eléonore Chiossone (photo DR) répond à nos questions.
Comment allez-vous?
Nous avons tous été très choqués, mais nous sommes soulagés d’être vivants. Nous nous inquiétons en particulier pour le traumatisme subi par les enfants. Et surtout, nous n’arrivons pratiquement pas à contacter nos collègues, leurs familles et leurs amis à Port-au-Prince. En général, notre équipe se porte bien et, selon nos premières informations, les dégâts semblent relativement mineurs dans notre département. Par contre, la route menant à la capitale est détruite: il y a sept rivières à traverser!
Vos craintes dans l’immédiat?
Nous craignons des problèmes d’approvisionnement.
Les principaux soucis sont le manque de communication avec l’extérieur et d’informations, ainsi que la difficulté d’accéder aux zones sinistrées.
Quelles sont vos priorités?
Nous voulons d’abord évaluer la situation dans notre région puis tenter de rejoindre Port-au-Prince pour coordonner l’arrivée de l’aide humanitaire. Une équipe spécialisée est prête à partir de Lausanne pour venir nous soutenir dès que possible. Ce matin, deux collègues ont essayé de partir pour la capitale mais nous sommes sans nouvelles d’eux. Un autre faisait cette route lorsqu’a eu lieu le séisme: il va bien mais apparemment, il était encore arrêté cet après-midi (ndlr: mercredi). En ce qui concerne Port-au-Prince, on entend qu’il y a des problèmes d’eau, d’électricité et d’accès aux soins. Des collègues y ont perdu des proches. Il semble que des groupes armés commencent à voler et c’est un énorme problème: nous allons devoir gérer l’urgence, mais il faudra aussi assurer la sécurité des humanitaires, qui risquent aussi d’affronter des répliques sismiques.
Caroline Zuercher