Interview

Les révolutions arabes vues par Tariq Ramadan

Par Alain Jourdan le 17.11.2011 à 18:12. mise à jour le 17.11.2011 à 18:14

L’universitaire est à Genève pour livrer son analyse des événements.

Tariq Ramadan est venu Genève  pour faire la promotion de son dernier ouvrage, L’islam et le réveil arabe, publié aux presses du Châtelet. Un emploi du temps chargé attendait l’universitaire qui était mardi  soir sur le plateau de l’émission Infrarouge. Lui ne parle pas de révolutions arabes mais de soulèvements et restitue les événements dans leur contexte géostratégique.

Que dites-vous aux occidentaux qui craignent de voir les révolutions arabes faire le lit de régimes islamistes radicaux?

D’abord, je dis dans les deux premiers chapitres du livre qu’il faut éviter la lecture romantique de ces révolutions qui seraient le fait de jeunes advenus de rien. Il faut vraiment faire une analyse des sociétés arabes contemporaines pour percevoir qu’il y a de grands enjeux, des courants politiques contradictoires et que dans les oppositions, il n’y a pas un bloc monolithique, il y a une diversité de laïcs et une diversité de courants islamistes. Cessons de regarder le monde arabe comme il fut regardé pendant  pratiquement un demi-siècle, la région où il ne se passe rien, si ce n’est l’oppression, la dictature et puis des courants islamistes qui s’opposent aux dictatures. Ensuite, il faut absolument que l’on sorte de la binarité islamistes contre laïcs parce que tous les laïcs ne sont pas démocrates et tous les islamistes ne sont pas radicaux. Chez les laïcs, il y a eu des gens qui ont soutenu Ben Ali et Saddam Hussein. Des gens qui au nom de la laïcité ont justifié la répression. Et puis, on a des mouvements islamistes dont certains ont énormément évolués sur ces trente dernières années. Ils ont été influencés par le modèle turc. Il y a dix ans de cela, on disait d’Erdogan que c’était un islamiste. On voit comment il a évolué. Plutôt que de justifier la dictature par la crainte de ce qui pourrait advenir, écoutons les gens, regardons et gardons un regard critique sur ce qui se fait. Aujourd’hui, les courants dominants de l’islam politique sont en train de parler d’un Etat civil et pas d’un Etat islamique. Cela veut dire qu’ils sont en train de se poser la question de savoir quelles sont les modalités de leur prise de pouvoir s’il advenait qu’ils viennent au pouvoir.

Quel sera le principal écueil que devront éviter les jeunes démocraties arabes demain?

Moi, je suis plus prudent. Je ne parle pas de révoltes mais de soulèvements. D’abord, par ce qui se passe en amont. Quand on dit que ce sont des mouvements endogènes, je dis attention. Il y a aujourd’hui des intérêts contradictoires dans ces régions. Les Etats-Unis et les Européens savaient qu’ils ne pouvaient plus s’appuyer sur les régimes de Moubarak et de Ben Ali. Ensuite, il y a un autre paramètre. Ce sont les intérêts économiques. Il faut compter maintenant avec la Chine, l’Inde, l’Afrique du Sud, la Turquie et le Brésil. Eux se moquent pas mal de tout le discours sur les droits de l’homme. Ce qui les intéresse, c’est le caractère géostratégique de la région. Aujourd’hui, il faut s’ouvrir à une diversité mais pas l’idéaliser. La Chine, ce n’est pas un modèle de démocratie. L’Inde c’est une démocratie mais avec énormément de corruption et de pauvreté. Il y a à tirer des leçons mais sans tomber dans une espèce d’idéalisation des nouvelles relations avec l’Occident. Sur le plan interne, l’enjeu chiites-sunnites est capital. Et puis, le Moyen-Orient doit régler la question israëlo-palestinienne. On ne peut pas aujourd’hui supposer qu’il y ait des processus démocratiques strictement nationaux.  Celui qui penserait qu’on aura une démocratie en Egypte, en Tunisie et qui ne voit pas l’enjeu régional, à mon sens, se trompe dans l’analyse des faits.

Comment voyez-vous évoluer la situation en Syrie?

La Syrie c’était différent. Personne ne souhaitait  voir le régime tomber. Parce que ce pays est un élément stabilisateur de la région dans la relation entre sunnites et chiites et dans le rapport à Israël. On craignait aussi que les islamistes soient moins contrôlables qu’ailleurs. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne s’attendait pas à une résistance pareille de la population.

Dans votre livre, vous vos montrez critique à l’égard des médias occidentaux…

Je ne fais pas seulement une critique des médias occidentaux. Je fais aussi une critique d’Al-Jazeera et des médias arabes. Je pense qu’il faut faire attention à ne pas sur-dimensionner le rôle des médias et à ne pas le minimiser aussi. Il est évident que dans les deux premiers soulèvements en Tunisie et en Egypte, Al-Jazeera a joué un rôle déterminant. Il y a eu aussi un traitement différencié. Ce qu’on a pu dire sur la Libye dans les médias occidentaux… Même Amnesty International est intervenu pour dire qu’on avait exagéré les exactions du clan Kadhafi et minimisé celles commises par les opposants. Le fond de la question, pour moi, est d’analyser le jeu médiatique sans tomber dans une espèce de paranoïa. Et là, pour le coup, dans mon analyse je ne fais pas de différence entre les médias occidentaux et les médias arabes.

Vous pointez du doigt le rôle joué par Al-Jazeera, c’est aussi le rôle joué par le Qatar qui est intéressant, non ?

Il y a un rôle tout à fait majeur du Qatar dans la région.  C’est vrai que le pays alimente, à travers les débats d’Al-Jazzera, une espèce d’aspiration démocratique. Mais son positionnement est à géométrie variable. Il a appuyé les révolutions égyptiennes et tunisiennes,   l’opposition à Kadhafi avec l’OTAN mais a soutenu, en revanche, le gouvernement du Bahrein. Le Qatar est un allié des Etats-Unis et de la France, mais il joue sur plusieurs fronts. Quand les Etats-Unis ont annoncé qu’ils arrêtaient de financer l’UNESCO après la reconnaissance de l’Etat palestinien,  le Qatar a été le premier pays à dire qu’il élargirait sa contribution. Le Qatar est une puissance financière phénoménale régionalement et qui a une intuition politique beaucoup plus affinée que l’Arabie saoudite.

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