Deux nouvelles explosions hier, un confinement du réacteur qui n’est plus étanche et des taux de radioactivité 100?fois supérieurs à la normale au sud de la centrale: désormais, les autorités japonaises ne minimisent plus l’accident nucléaire qui est en cours dans la centrale de Fukushima Daïchi, conséquence du terrible tsunami de vendredi. Hier, elles ont dû donner l’ordre à 140?000 personnes de rester confinées chez elles dans un rayon porté désormais à 30 km; 200?000 autres résidents à proximité de la centrale avaient déjà été évacués samedi. Seuls 50 des b800 employés de la centrale ont été maintenus sur le site.
«Fermez les fenêtres!»
«Restez à l’intérieur, fermez les fenêtres, n’allumez pas les ventilateurs et ne sortez pas votre linge», a intimé Yukio Edano, porte-parole du gouvernement. «Contrairement à ce qui s’est passé jusqu’ici, il ne fait pas de doute que les niveaux atteints peuvent affecter la santé des êtres humains», a-t-il ajouté, en soulignant toutefois que les niveaux dangereux de radioactivité ont été enregistrés uniquement sur le site de la centrale. Aucune précaution particulière n’a d’ailleurs été recommandée aux habitants de Tokyo. Hier, l’Agence française de sûreté nucléaire estimait que l’accident de Fukushima était désormais à classer au niveau 6 sur une échelle de 7. Avis que ne partage pas l’Agence de sûreté japonaise, pour qui il n’y a pas de «nouveau Tchernobyl».
A Tokyo, où la radioactivité a légèrement dépassé les normes avant de redescendre dans l’après-midi hier, la tension est toutefois palpable. La télévision diffuse en boucle les images du désastre et celles de la centrale de tous les dangers. Les habitants continuent de faire des provisions, alors que les rayons des magasins commencent à manquer de denrées de base, tableau inhabituel dans cette ville plutôt portée sur l’abondance et l’hyperconsommation.
Choqués par les milliers de morts qu’a causés le tsunami, certains Tokyoïtes n’ont pas envie de partir, par sentiment de culpabilité d’avoir échappé au pire. Mais d’autres, notamment des familles, se décident finalement à migrer vers des zones plus sûres.
A la gare de Shinagawa, les trains vers le sud de l’archipel affichent complets. De nombreux étrangers quittent aussi le
pays à l’appel de leurs ambassades.
Où ira le nuage?
Tous ceux qui restent suivent les prévisions météorologiques et prient pour que le nuage radioactif n’atteigne pas Tokyo, éloignée de 250?km seulement de la centrale et peuplée de 35 millions d’habitants. La chance semble avec eux pour l’heure: «Les conditions météorologiques sont favorables, il n’y a pas d’implications vers l’intérieur du Japon ou d’autres pays proches du Japon», a dit hier Maryam Golnaraghi, chef du Programme de réduction des risques de catastrophes de l’Organisation météorologique mondiale (OMM), basée à Genève, en précisant toutefois qu’il est impossible de dire ce qui va se passer dans les deux à trois jours à venir. Ses centres régionaux de Tokyo, Pékin et Obninsk en Russie modélisent en permanence la trajectoire que pourraient prendre les particules radioactives que la centrale a rejetées directement à l’air libre hier.
Panique en Asie
Tandis que les experts scrutent le ciel, la peur dépasse les frontières japonaises et gagne les populations des pays asiatiques. Au grand dam de l’OMS, qui lançait depuis Genève un appel au calme et à ne surtout pas recourir à l’automédication, Chinois, Philippins ou Malaisiens se ruent sur les pastilles d’iode, utilisées en prévention d’irradiation. La Corée du Sud, elle, envisage l’examen des voyageurs en provenance du Japon.
Bien que les autorités américaines ont évalué lundi à «très faible» la probabilité de voir un nuage radioactif se propager jusqu’aux Etats-Unis, une fièvre acheteuse d’iode s’est également produite sur la côte ouest, où les pharmacies ont été dévalisées. Les entreprises qui fabriquent ces sels sont en rupture de stock. Aux enchères sur Internet, une boîte de 14 comprimés se négociait hier à 540?dollars.
«Les étrangers partent tous!»
Xavier Alonso
«Ça fait très peur!» C’est la première chose que nous dit Robin Scheibler. Cet ingénieur en télécommunications de 26?ans, installé à Kawasaki, essaie de faire avancer son vol. Il avait prévu de courtes vacances en Suisse dès samedi prochain, mais pour le coup, il rentrera au plus vite. Et pour la suite, on verra… «Tous les étrangers partent», glisse Robin Scheibler qui témoigne de cette réalité qui s’est emparée du Japon. A l’instar de Swiss, les compagnies aériennes au départ de Tokyo affichent complet. En effet, les ambassades de Suisse, France et Allemagne, entre autres, conseillent à leurs ressortissants de partir des zones du nord-est du Japon et de la grande agglomération de Tokyo - Yokohama. Et à ceux dont la «présence n’est pas absolument nécessaire de quitter temporairement le Japon». La Chine, par exemple, a décidé d’une évacuation de masse de ses ressortissants.
«Le moral n’est pas très haut», confie Thimo Sauter, établi à Yokohama depuis cinq ans. Après la peur du séisme de vendredi dernier, le Suisse de 29?ans a dû affronter les tracas d’un quotidien chamboulé: «Imaginez la situation lorsque les 35 millions d’habitants du Grand Tokyo décident de faire des réserves en même temps. Riz, nouilles, pâtes, tout ce qui se conserve durablement manque. Par contre, les produits frais sont abondants.» Mais ces désagréments, Thimo Sauter s’en accommode plutôt bien, son vrai souci est la menace nucléaire. «S’il y a un Tchernobyl II, je quitte Tokyo. Ma famille m’incite à rentrer en Suisse. Je vis un dilemme! Ma copine est Japonaise: elle a d’autres contingences, elle. Je n’ai pas envie d’abandonner le Japon.»
Le jeune homme se veut pourtant optimiste et parle en scientifique. «Je suis ingénieur: la raison me dit qu’il n’y a pas de quoi paniquer, que le gros accident nucléaire est très peu probable. Mais le cœur et l’inconscient me triturent. Il y a beaucoup d’inquiétude. Je me couche en regardant les news. Je me lève en regardant les news!» Thimo Sauter, avec son amie Megumi, a donc tout envisagé. Partir vers Osaka, au Sud, ou quitter un temps l’île «comme l’ont fait plusieurs stagiaires ou collègues européens de mon entreprise».
Aussi, tous nos interlocuteurs signalent qu’une migration interne – vers le sud de l’île – a commencé. Ceux qui le peuvent se rendent chez des amis ou des proches. A l’instar de Marie Saudin, artiste française et ex-étudiante genevoise, de retour en France depuis hier. «Nous ne sommes pas les seuls, tous nos amis français ont décidé de revenir à Paris, même ceux qui avaient migré vers Osaka se préparent à rentrer. Nous avons l’impression d’être peu informés de la situation sur place. Les autorités japonaises ne sont pas transparentes…»
Patron du Swiss Chalet Mini à Tokyo, Denis Pasche, installé au Japon depuis plus de vingt ans, envisage aussi cette alternative. Il est pourtant marié à une Japonaise, père de quatre enfants, et sa vie professionnelle s’est construite au Japon. «Il faudra agir en conséquence. Ma femme m’a dit, si ça pète tu pars en Suisse avec les enfants et je te rejoins dès que possible. Ma femme est Japonaise, pour elle, il est impensable de laisser sa vie et nos affaires comme ça.» Ce Suisse de 55?ans a déjà enregistré le départ de plusieurs de ses professeurs de langue, car le Chalet Suisse Mini fonctionne également comme un centre culturel. Dont l’activité tourne au ralenti depuis vendredi. «Deux clients au bistrot, aujourd’hui! Tout le monde vit reclus chez soi dans la crainte de ce qui pourrait arriver. Tokyo est devenue presque une ville fantôme!»