Les tribunaux désigneront-ils la nouvelle patronne du Parti socialiste français? C’est possible. Au terme d’une nuit infernale, samedi, la maire de Lille l’a emporté sur l’ancienne candidate à l’élection présidentielle. Mais d’un zéphyr. Et par quel écart? 42, 18 voix? Dimanche soir, il était encore impossible de répondre, tant les erreurs – restons polis – de comptage se révèlent nombreuses au sein des Fédérations du PS.
En tout cas, il n’est pas question pour Ségolène Royal d’accepter la victoire de sa rivale.
Fraude?
Quelle que soit la distance entre les deux ennemies, elle se révélera d’autant plus infime que 137 116 militants socialistes (232 912 adhérents inscrits) ont participé à ce deuxième tour censé désigner la première secrétaire nationale du Parti. Dans cette configuration, les accusations de fraude ne manquent pas de pleuvoir.
Chaque camp y va de ses dénonciations. Le député-maire Manuel Valls, le plus excité du clan Royal, a menacé de saisir la justice civile pour contraindre la direction du PS à réorganiser un scrutin. Dimanche après-midi, le même Valls a annoncé que les «royalistes» déposeront plainte pénale pour «faux en écriture» contre les responsables du décompte de voix à la Fédération socialiste du Nord, celle de Martine Aubry. Qui menace de porter plainte à son tour pour diffamation.
Que va-t-il se passer? Dès ce matin, la commission de vérification se réunit au siège du PS, rue de Solférino à Paris. Elle est dirigée par l’ancien ministre de l’Intérieur Daniel Vaillant, fidèle de Jospin et, à ce titre, adversaire de Ségolène Royal. Cette commission comprend trois mandataires de chaque camp avec un observateur pour le «numéro 3» Benoît Hamon. Elle examinera toutes les contestations émanant des 3 200 sections du parti et rédigera un rapport.
Ce dernier servira de base de discussion au Conseil national – le parlement du PS – qui, mardi soir, décidera ou non de valider l’élection. Les «royalistes» ne comprenant que 30% des membres de ce Conseil national, il est donc probable que Martine Aubry sera proclamée patronne des socialistes.
A moins que le camp Royal décide de poursuivre ses actions devant la justice. Ce qui prendra plusieurs semaines ou mois dans un climat qui ne peut que pourrir encore plus. Pour le PS, cette alternative judiciaire serait la pire.
L’ «effet gamelle»
De toute façon, les dirigeants des deux camps n’arrêtent pas de s’invectiver... entre deux appels au «rassemblement». La haine s’enkyste dans ce principal parti de l’opposition. Toutefois, si les risques de scission existent, on ne saurait les tenir pour certains. En effet, l’«effet gamelle» permet de sauvegarder l’unité du parti, vaille que vaille. Car il fait vivre une grande partie de ses adhérents, soit en tant que permanents ou collaborateurs, soit comme élus. On n’égorge pas la poule aux œufs, sinon d’or, du moins d’argent.
Le PS fait penser à ces couples soviétiques obligés de partager le même appartement après la séparation!
Si Martine Aubry est finalement proclamée gagnante, elle ne se trouvera pas moins en mauvaise posture. Après avoir reçu le soutien de tous les «antiroyalistes», elle aurait dû l’emporter avec près de 75% des voix. Or, elle dépasse à peine 50%. De plus, elle aura pour mission impossible de faire cohabiter des clans habités par la destruction réciproque. Un exercice bien périlleux.
En comptant sur son seul camp, Ségolène Royal pèse désormais la moitié du PS tout en faisant figure de victime, ce qui accentuera sa popularité à l’extérieur du parti. L’appareil socialiste ne peut donc plus la considérer comme marginale.
Dans l’optique de la campagne présidentielle de 2012, la gagnante n’est peut-être pas celle que l’on croit.
«Il faut crever cet abcès tout de suite!»
Au siège du PS, rue de Solférino à Paris, les «royalistes» et les «aubrystes» ont passé une nuit mouvementée de vendredi à samedi.
Les noms d’oiseaux volaient bas entre les deux camps: «Vous êtes une bande de magouilleurs. Vous cherchez à nous dérober la victoire» , hurlaient les uns, pendant que le chœur des autres psalmodiait: «Unité, unité. Martine l’a emporté.» «J’ai honte pour vous tous», s’égosillait un militant «neutre». «On en a marre de ces guignols» vociférait un adhérent qui préconisait le vote blanc.
Et comment tout ce petit monde pourra désormais travailler ensemble? Mystère. Mais on ne saurait prononcer le mot qui fâche tous les clans: scission. Même Manuel Valls, le «pasionario» du camp Royal ne veut pas en entendre parler.
C’est également l’avis de Gérard Payen un militant de base de la section de Haÿ-les-Roses (région parisienne): «Je ne crois pas un instant à une scission. Personne ne peut prendre le risque de détruire un parti qui dirige la plupart des villes françaises.»
Mais comment sortir de l’impasse? «A mon avis, il faut crever l’abcès tout de suite en réexaminant de A à Z les protocoles de vote. Puis, une fois cette tâche accomplie, la gagnante devra gouverner en donnant à ses adversaires des postes qui ne soient pas des strapontins.»
Optimiste alors Gérard Payen? «Au fond, oui. Les deux tendances sont aujourd’hui condamnées à s’entendre.»