Sous son aspect dérisoire de vedettes défendant chacun «leurs» malades, la polémique qui s’est allumée en France à propos du Téléthon n’est pas vaine, car elle met le doigt sur un sujet sensible: jusqu’où peut-on aller pour inciter le public à donner de l’argent en faveur de la recherche médicale et de l’aide aux souffrants?
Relevons tout d’abord que les finances des Etats et les assurances sociales — même dans les régions développées du Globe — ne peuvent pas subvenir à elles seules à ces dépenses aux montants toujours plus élevés en fonction des progrès thérapeutiques. Qu’on s’en loue ou qu’on s’en chagrine, les campagnes du genre Téléthon ou Sidaction deviennent indispensables.
Cela dit, même pour servir les causes les plus nobles, la manipulation des sentiments et de la pitié n’est pas sans danger. A force de nous tirer des larmes pour susciter nos dons, un jour ou l’autre, la lassitude gagnera, poussant chacun à regarder ailleurs. Pour éviter ce genre de réaction, la machine médiatique augmente automatiquement sa puissance de feu sentimental. Elle risque d’en faire encore plus dans le pathos. Et si cela ne marche pas, elle utilisera l’arme de la provocation. Il en va ainsi de cette campagne lancée dans toute la Suisse et qui a suscité à Genève la réprobation légitime du conseiller d’Etat François Longchamp. Par exemple, on peut lire sur ces affiches: «Les handicapés sont incapables de travailler». Bien entendu, les auteurs de cette propagande pensent le contraire et veulent ainsi nous faire réagir en une manière de réflexe pavlovien. Cela dit, les plus scandaleuses provocations tomberont à leur tour dans le piège de l’indifférence. Bombardés d’émotions, nous deviendrons sourds et aveugles à la véritable détresse humaine. Dès lors, les chevaliers des bonnes causes feraient bien de se souvenir que la décence et la mesure sont aussi des armes utiles à leur combat.