Stupéfaction! Jeudi, vers6?heures 50 du matin, la disparition de cinq tableaux se voyait constatée au Musée d’art moderne de la Ville de Paris (AM). Une vitre était brisée. Un cadenas cisaillé. Il n’avait pas fallu utiliser les grands moyens pour repartir avec un Picasso, un Matisse, un Braque, un Modigliani et un Léger.
Dans la matinée, les enquêteurs annonçaient un préjudice de 500 millions d’euros, soit passé 700 millions de francs. Un chiffre énorme. Délirant. La
valeur vénale de telles œuvres étant celle de l’illégalité, il faudrait admettre qu’il s’agit de celle de remplacement.
Un vol à l’ancienne
Lors d’un point presse, Christophe Girard, adjoint à la Culture du maire, dénonçait le sacrilège. «Un crime grave fait au patrimoine de l’humanité.» Pourquoi la mairie? Parce qu’il s’agit d’une institution municipale. Le MAM fait contrepoids au Centre Pompidou étatique. A Paris, les choses vont toujours par deux.
En début d’après-midi, l’estimation de Pigeon aux petits pois de Picasso, de La pastorale de Matisse, de Femme à l’éventail de Modigliani, de L’olivier près de l’Estaque de Braque et de Nature morte aux chandeliers de Léger se voyait revue à la baisse. On parlait de 100 millions d’euros, ce qui n’est déjà pas mal.
Mais n’oublions pas que la crise actuelle, contrairement aux précédentes, n’a déclenché aucun krach sur le marché de l’art. Ce dernier est devenu une valeur refuge, un peu comme l’or.
Que penser du vol? D’abord, il s’agit d’un cambriolage classique. A l’ancienne, serait-on tenté de dire. Nous restons loin du braquage subi à Zurich le 10 février 2008 par la Fondation Bührle ou du camion jeté à Genève en 2002 contre la porte du Musée de l’horlogerie et de l’émaillerie. Impossible par ailleurs de dire pour l’instant s’il s’agit d’un de ces vols à la commande qui font fantasmer les journalistes ou d’un chantage à l’assurance.
Un bâtiment fragile
La seule chose claire est que la flambée des chefs-d’œuvre, depuis les années 70, a changé les donnes. Installé dans un superbe bâtiment Art déco, édifié pour l’Exposition universelle de 1937, le Musée d’art moderne pâtit d’une sécurité d’époque. Il se trouve en rez-de-chaussée. Des portes vitrées le ferment sur le côté. Bref, il ne présente pas plus de résistance aux malfaiteurs que le Musée Marmottan, où fut volé en 1985 le célèbre Impression, Soleil levant de Monet, retrouvé depuis au Japon. Un détail illustre le décalage. L’ex-directrice de l’institution Suzanne Pagé a longtemps transporté les toiles les plus précieuses (Kandinsky & Cie) dans sa voiture.
Les «casses» de ce type sont-ils liés à notre époque? Pas du tout! En septembre 1792, profitant des troubles révolutionnaires, des monte-en-l’air repartirent de la place de la Concorde avec les diamants de la couronne. La plupart d’entre eux n’ont jamais été retrouvés. Mais contrairement à un tableau, un diamant, ça se retaille.
«Ce vol est un véritable scandale»
«La facilité avec laquelle ce vol a pu être commis est un véritable scandale!» Peintre, président du mouvement La Peau de l’Ours, qui réunit artistes professionnels et amateurs d’art, auteur d’un blog connu dans les milieux artistiques français (http://rillon.blog.lemonde.fr), Philippe Rillon entre dans une colère noire.
Maffieux fou ou escroquerie à l’assurance?
«L’absence de mesures de sécurité du Musée d’art moderne de la Ville de Paris démontre à quel point la préservation du patrimoine culturel est sacrifiée, la Mairie préférant financer de coûteuses opérations de communication à prétention culturelle plutôt que d’assurer la sécurité d’œuvres majeures. Une telle politique budgétaire est irresponsable.»
Pourquoi voler cinq chefs-d’œuvre célébrissimes et, de ce fait, parfaitement invendables?
«Je ne vois que deux pistes, à savoir le maffieux fou ou l’escroquerie à l’assurance!, suppute Philippe Rillon. Dans ce genre de vols particulièrement bien ciblés quant au choix des tableaux, les cambrioleurs ont été dûment commandités. Il existe des maffieux obnubilés par la possession d’une œuvre universellement admirée, qui n’hésitent pas à faire ce genre de commandes pour leur seul plaisir personnel. En ce cas, il est rare que la police retrouve les œuvres. Cela dit, les voleurs ont aussi pu agir dans le but d’escroquer les assurances du musée. Les tableaux deviennent, en quelque sorte, des otages aux mains de leurs ravisseurs qui négocient avec les assurances le montant de la rançon. S’il en était ainsi, nous aurions plus de chances de revoir un jour
ces chefs-d’œuvre.»