délinquance

«La nuit, on vole, on deale, on brûle»

Par SOPHIE ROSELLI GRENOBLE le 31.07.2010 à 00:00

Deux semaines après la mort d’un braqueur, les tensions restent vives dans une cité de Grenoble. Reportage à la Villeneuve où une soixantaine de voitures avaient brûlé la nuit du drame. Venu hier dans la cité alpine, Nicolas Sarkozy a annoncé des mesures radicales pour lutter contre l’insécurité.

«Un regard, la vision d’un appareil photo: il en faut peu pour que cela explose.» Bienvenue dans le quartier de la Villeneuve, à Grenoble. Quinze jours après l’explosion de violence consécutive à la mort d’un braqueur, tué au pied de son immeuble par la police, la tension reste vive. Et les propos de Nicolas Sarkozy (lire ci-dessous) faisaient craindre hier soir un nouveau départ d’incendie. Comment expliquer cette flambée dans un quartier-ville de 12?000 habitants, choyé par une Municipalité de gauche depuis quinze ans? Radiographie d’une zone urbaine sensible.

«Ce quartier n’est ni enclavé, ni éloigné, ni sous-équipé», affirme Philippe Warin. Ce politologue de l’Institut d’études politiques de Grenoble, lui-même résident du quartier depuis vingt ans, guide la visite en journée. «C’est un espace de vie exceptionnel. Les immeubles sont ouverts sur un parc public immense, jamais dégradé.» Normal, des tondeurs de pelouse aux agents antitags, tous s’affairent pour maintenir les lieux propres. «Il y a tout ici: des équipements, des services, des commerces, des écoles.» Le prix de cette politique? 5,5 millions d’euros par an. Une somme qui en fait le quartier le plus choyé de la ville. Voilà pour le tableau presque bucolique.

30% de chômage

Grattez un peu, la peinture s’écaille. Le quartier concentre les inégalités sociales. Le chômage atteint 30% chez les moins de 25?ans, contre 9% en moyenne à Grenoble, selon les autorités. Il comprend 50% de logements sociaux. Les familles monoparentales y sont plus nombreuses qu’en ville. «L’investissement social ne règle pas seul les questions de fond, qui sont historiques. La France a raté sa décolonisation. Un ressentiment a grandi au fil des générations», rappelle le chercheur. Mohamed Boukhatem, membre du conseil d’administration de l’Union de quartier, en a lui-même souffert. Pour le sexagénaire algérien, le «manque de reconnaissance de la diversité des cultures», l’échec scolaire et le chômage composent un mélange explosif.

Et c’est sur ce terreau fertile que l’économie parallèle a pu prospérer. «En France, on estime que le flux financier généré par le trafic de drogue dans les quartiers représente 2 milliards d’euros», analyse Jérôme Safar, premier adjoint au maire. «Ajoutez à cela le trafic d’armes de guerre, qui se développe
depuis cinq ans environ, cela donne une insécurité croissante», poursuit-il, rappelant que Grenoble a alerté à de nombreuses reprises l’Etat
depuis 2007. Sans réponse.

Tout comme la police, qui regrette la fermeture de son commissariat de proximité en 2002 ainsi que la perte d’une centaine d’agents en quinze ans. «La police n’est plus respectée, avance Valérie Mourier, secrétaire départemental du syndicat Alliance. On nous balance des projectiles à chaque fois qu’on entre là-bas.» Parfois des bouches d’égout et des machines à laver, jetés des toits…

«Cette nouvelle génération est plus violente»

Au quotidien, voici l’ambiance: «La nuit, on vole, on deale, on brûle», résume froidement Paulette, une octogénaire pimpante, croisée en journée dans un parc somptueux contrastant avec ses propos. L’ancienne institutrice connaît les habitudes du coin: «Ces gamins se lèvent à 11?h, travaillent le soir et se couchent vers 4?h. Ils ne sortent pas de la Villeneuve. C’est leur royaume.»

Un récit en dessous de la réalité, comme en témoignent les médiateurs de nuit, huit hommes seuls à patrouiller constamment dans cette immense cité. «On se compare à des Casques bleus», sourit Denis Setboune, coordinateur du service. Ou à Sisyphe. Le travail de ces correspondants consiste souvent à déloger, surtout en hiver, des groupes de dix à quinze jeunes désœuvrés installés dans les coursives pour faire la fête à coups d’alcool et de drogue.

Les observateurs connaissent tout le monde et le système. Celui des guetteurs, des meneurs et des suiveurs. Ils estiment le nombre de semeurs de troubles à une soixantaine de jeunes qui se plaisent à perdre la police dans ce labyrinthe architectural.

Ce qui a changé avec les années? «Cette nouvelle génération est plus violente, observe Abdel, l’un des médiateurs. A 10?ans, ils volent. A 15?ans, ils sont armés. A 17?ans, ils commencent à braquer. Ils sont prêts à frapper pour un rien. Ils n’ont plus de respect. Sauf pour ceux qui sortent de prison.» Comme le braqueur tué par la police. Sa mort n’a été que l’étincelle d’un feu qui couvait depuis bien longtemps.

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