FRANCE

«Mère Courage», Martine Aubry ramène la gauche dans le jeu

Par JEAN-NOËL CUÉNOD le 15.03.2010 à 20:34

Elle sort confortée, mais non pas triomphante, du premier tour des régionales.

Pourtant plus tortue que lièvre, Martine Aubry, première secrétaire du Parti socialiste (PS), avait parlé un peu trop vite de «Grand Chelem» rose, le populiste de gauche Georges Frêche ayant écrasé la liste officielle du PS en Languedoc-Roussillon, ou plutôt en Septimanie puisque c’est ainsi que l’inamovible patron de cette région aime à la nommer. Martine Aubry a donc déclaré qu’elle ferait une croix sur le Languedoc-Roussillon que, de toute façon, la droite n’a aucune chance de ravir au Magnus Pontifex septimaniaque! Cela dit, le Parti socialiste peut encore conquérir, à l’issue du second tour dimanche prochain, les deux seules régions gouvernées par la droite (UMP-Nouveau Centre): la Corse et l’Alsace.?

La Corse, c’est le Valais

Lorsqu’on demande à un politologue français d’expliquer les rapports de force au sein de la Corse, ses épaules s’affaissent, son regard devient flou: «La Corse, vous savez, c’est un peu spécial… Si on parlait de la Basse-Normandie, plutôt?» Avec ses entrelacs de clans, de familles, de haines héréditaires, de services rendus et à rendre, la politique corse ressemble à celle du Valais des années 60. Disons pour simplifier que les socialistes et radicaux de gauche devraient s’allier avec les nationalistes modérés de Gilles Simeoni pour battre la liste UMP emmenée par Camille de Rocca-Serra, arrivée de peu en tête au premier tour.

Alsace, seul espoir UMP

Reste l’Alsace. C’est la seule région où l’UMP se trouve en position favorable. Figure d’une droite très civilisée, l’UMP Philippe Richert aura fort à faire pour battre la liste socialiste-Europe-Ecologie, d’autant plus que le Front national (13,5% des voix) se maintient au second tour. Mais le candidat UMP a mené une excellente campagne et demeure favori.

Cela dit, le premier tour des régionales a incontestablement conforté Martine Aubry à la tête du PS, même si elle se garde de tout triomphalisme. Le taux d’abstention (plus de 53%) associé au vote blanc massif démontre que, si le gouvernement sarkozyste sombre dans l’impopularité permanente, sa principale opposition n’est pas florissante.

Le PS, cap au centre

Pour le Parti socialiste, il s’agit maintenant de viser le centre, débarrassé du MoDem et de François Bayrou, pour préparer l’élection présidentielle de 2012. A sa sénestre, le Front de Gauche est devenu un pôle à la «Die Linke» allemande qui peut lui donner des réserves de voix. A sa dextre, la figure du social-démocrate Dominique Strauss-Kahn (DSK) – l’actuel patron du Fonds monétaire international – captera des voix au sein même de l’électorat de l’UMP.

Laurent Fabius, Dominique Strauss-Kahn et Martine Aubry sont tombés d’accord pour ne pas se faire concurrence lors des primaires qui désigneront le candidat socialiste à l’Elysée. Une configuration semble donc se dessiner. Martine Aubry, en «mère Courage» du centre gauche, tient la boutique du PS pendant que DSK soigne son profil pour être élu en 2012. La première secrétaire sera alors toute désignée pour occuper le poste de chef du gouvernement. Avec Fabius aux Finances.


Succès des «grandes gueules» populistes

Parmi les vainqueurs du premier tour des élections régionales françaises figurent en bonne place les «grandes gueules» du populisme – ou plutôt du «démagogisme» – de gauche et de droite.

Professeur de droit romain et fin lettré, Georges Frêche est un as du dérapage rhétorique très contrôlé. Cet ex-maoïste passé au socialisme municipal ne cherche pas à faire carrière à Paris. Tenir son Languedoc-Rousillon lui suffit. Plutôt César à Montpellier que lieutenant à Lutèce. Pour asseoir son règne, il doit aussi satisfaire les rapatriés d’Algérie, sensibles aux discours de l’extrême droite. Pour leur plaire, rien de tel qu’un petit dérapage ouvrant les vannes d’indignation de la classe intellectuelle. Par exemple sur le nombre trop élevé de Noirs dans l’équipe de France de football. A gauche, il ne risque rien, puisque les sections locales du Parti socialiste lui mangent dans la main. Résultat: Frêche obtient à lui seul près de 35% des voix!

Les Le Pen père et fille ont également frappé fort. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, le chef du Front national obtient plus de 20% des suffrages, son score le plus élevé dans cette compétition. Et dire que Nicolas Sarkozy s’est vanté d’avoir tué le FN!

Là aussi, les allusions au nationalisme le plus rugueux ont trouvé de nombreuses oreilles complaisantes. Alors que Marine Le Pen, elle, a pris un masque gauchisant pour stigmatiser ces deux figures de l’«hypercapitalisme» que sont, à l’en croire, l’UMP et le Parti socialiste. Autre tactique, même succès. Le Pen fille s’installe confortablement dans le Nord-Pas-de-Calais, engrangeant plus de 18% des voix.
(jnc)


Rachida Dati: «Rien n’est joué»

Pas question de parler d’échec. «Il reste un second tour, rien n’est joué», objecte Rachida Dati. L’ancienne garde des Sceaux était à Genève hier soir pour animer un débat sur la politique industrielle européenne devant les militants de l’UMP Suisse.

Pressée de commenter les résultats du premier tour des élections régionales, la députée européenne a repris l’argumentaire développé depuis dimanche soir par les ténors de la majorité. Si le taux de participation a été aussi faible, c’est la faute «aux présidents de région sortants qui n’ont pas su faire de la pédagogie pour expliquer les enjeux de ce scrutin aux Français». Et les faibles scores des listes UMP?

Rachida Dati refuse de tirer un bilan avant de connaître les résultats du second tour de dimanche prochain. Elle constate seulement que «dans le contexte agité de la crise, les citoyens se retournent d’abord vers l’Etat». Consigne oblige, elle n’a depuis dimanche soir plus qu’un seul mot d’ordre: mobiliser! «Rien n’est perdu. On a déjà fait mentir les sondages», assure-t-elle.

Et si on la pousse dans ses retranchements en suggérant que la formule tient de la langue de bois, elle devient électrique. Mais elle assume. «A mon âge c’est difficile de changer de tempérament», glisse-t-elle.

Le propos se fait encore plus sincère lorsque l’ancienne ministre de la Justice laisse éclater son ras-le-bol des attaques personnelles. «Comme le débat n’est plus idéologique, les critiques se focalisent sur les personnes», déplore Rachida Dati. La campagne des régionales a été émaillée d’incidents. «Moi, poursuit-elle, j’ai souvent été attaquée sur ma féminité, mais il n’est pas question que j’y renonce. Il faut accepter que les femmes fassent de la politique comme des femmes.»

Les mœurs politiques ont changé et les nouvelles technologies s’en sont mêlées. «Aujourd’hui avec Internet, tout est amplifié. On est sous une loupe en permanence. Dès qu’on dit quelque chose sur le ton de la dérision, même en aparté, cela prend des proportions incroyables», regrette l’ancienne garde des Sceaux.
Alain Jourdan

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