Répartition familiale des rôles au Front national (FN) pendant cette élection régionale française. Le père, Jean-Marie Le Pen (81?ans), engage son ultime combat politique dans le Midi, en Provence-Alpes-Côte d’Azur, usant de sa rhétorique classique aux accents maurrassiens, vichystes et «Algérie française», propre à séduire l’électorat méridional.
La fille (41?ans) porte le fer frontiste au septentrion, en région Nord-Pas-de-Calais, le pays des Ch’tis, en développant un discours gauchisant qui cherche à plaire aux déçus du socialisme, traditionnellement puissant sur cette terre de luttes syndicales. Différence sur la forme. Identité quant au fond.
L’objectif de Le Pen fille
Dans la dernière ligne droite, Marine Le Pen enchaîne les entretiens avec les journalistes. A Béthune, ville du Pas-de-Calais, elle entre d’un pas conquérant dans la salle de l’hôtel du Vieux-Beffroi pour y rencontrer un rédacteur de la Voix du Nord et votre serviteur. A ses côtés, le numéro 2 de sa liste, Steeve Briois (37?ans). Veste crème, foulard rose, jeans, Marine Le Pen débite son programme à la mitraillette. Sans tourner autour du pot, elle affiche son objectif: faire de cette élection régionale au Nord-Pas-de-Calais un marchepied pour accéder à la direction de son parti. En effet, le successeur de Le Pen sera désigné lors d’un congrès qui se déroulera cet automne ou au printemps 2011.
Si Le Pen fille tient la corde, elle doit encore éliminer définitivement Bruno Gollnisch (60?ans) dans la course interne. Cela passe donc par un bon score à ces régionales. Marine Le Pen ne prend guère de risque en fixant cette cible à 15% des voix, estimation réaliste. «Le FN est un parti populaire, national et social. Je veux donner plus de visibilité à son aspect social», explique-t-elle.
Marine Le Pen axe son propos sur deux termes angoissants, la mondialisation et l’insécurité, qu’elle résout dans un troisième terme rassurant, la proximité: «Il faut privilégier les rapports humains directs en économie.» Sur la mondialisation, sa rhétorique paraît gauchiste: «La fameuse libre concurrence, c’est une escroquerie qui met les travailleurs sur le pavé!» A propos de la suppression de la raffinerie de Dunkerque par Total, elle trouve que le Front de Gauche (alliance des communistes et des socialistes de gauche) se montre d’une mollesse «minable»: «Il faut que l’Etat prenne en main cette raffinerie.» Mais ce serait une nationalisation! «Et pourquoi pas? L’Etat doit élever un rempart contre les fonds souverains.»
UMP-PS dans le même sac
Elle fourre dans le même sac d’opprobres Daniel Percheron, tête de liste du Parti socialiste dans le Nord-Pas-de-Calais, et sa principale concurrente, la secrétaire d’Etat Valérie Létard. Avec un litre supplémentaire de venin à l’endroit de la candidate UMP-Nouveau-Centre: «Pas question d’alliance au second tour, ces gens sont trop éloignés de nous!» Le journaliste de la Voix du Nord David Cierniak glisse: «Les deux femmes se détestent.»
Marine Le Pen, après avoir poussé son propos à gauche, le replace dans le sillage traditionnel du FN: l’insécurité qui augmente et le principe de la «préférence nationale» pour l’emploi. Mais elle souligne aussitôt: «Il ne s’agit pas d’exclusion. Il faut que nous suivions l’exemple de l’Allemagne et de la Suisse.»
Béthune a la tête ailleurs
Nous voilà donc comme Kad Merad arrivant chez les Ch’tis sous le déluge. A un détail près, la pluie est remplacée par le gel qui racle et griffe le pavé gris des rues et les briques rouges des maisons de Béthune (28?000 habitants).
Devant la gare, nul taxi ne pointe à l’horizon, aucun bus ne s’arrête. Peu de monde dans les rues. Une heure après, un taxi surgit, tel un dromadaire salvateur. Un dromadaire formé au froid, bien sûr. Le scénario de Dany Boon est respecté jusqu’au bout: aux rigueurs de la météo succède la chaleur de l’accueil chez les commerçants.
Alors, ces élections régionales, comment sont-elles vécues par les Béthunois? Au bar Le Beff’ sur la Grand-Place où se dressent le superbe beffroi et ses trente-six cloches — de quoi faire voir autant de chandelles aux perdants — les discussions ne roulent pas sur la politique. La prochaine ducasse, ou foire, de printemps qui dresse ses cabanes à frites-bière et ses carrousels sur la Grand-Place, inspire plus les commentateurs de comptoir.
«Si je vais voter? Euh…»
«Si je vais voter? Euh, je n’ai pas encore reçu mon matériel. Et c’est dans trois jours le premier tour, non?» demande l’une des pharmaciennes de l’officine sise rue d’Arras. Sa collègue nous explique que les Béthunois ont la tête ailleurs: «Ici, comme partout, la crise sévit. Il y a peu de monde dans les commerces et le centre-ville est moins fréquenté que naguère.» Le tenancier du tabac-journaux, rue des Treilles votera écologiste. Mais il craint l’abstentionnisme: «Ma parole, il faudra bientôt rendre le vote obligatoire, comme à côté, en Belgique!»
Marine Le Pen peut-elle faire un tabac dans le Nord-Pas-de-Calais? Notre confrère de la Voix du Nord David Cierniak nuance: «Elle dispose de peu d’appuis à Béthune. Son fief, c’est Hénin-Beaumont, où le Front national a réalisé un excellent score lors d’une élection municipale partielle, avec Steeve Briois, l’enfant du pays. Marine Le Pen y a entamé ce qu’elle nomme sa «reconquête», sur les ruines du PS et des communistes.»
(jnc)
Les Français votent demain
Le premier tour des élections régionales en France se déroule ce dimanche. Première secrétaire du Parti socialiste, Martine Aubry veut gagner son «grand chelem» en emportant les 22 régions de l’Hexagone. Vendredi, deux sondages plaçaient le PS en tête devant l’UMP de Sarkozy. Mais les sondeurs, dans ce genre de consultation, se sont souvent trompés. Autre question: le Front national se refera-t-il une santé? En tout cas, pour Marine Le Pen, la succession de son père passe par le Nord-Pas-de-Calais. JNC