L’Eglise catholique romaine affronte une déferlante d’affaires d’abus sexuels. En Suisse, deux diocèses alémaniques sont particulièrement touchés. L’Evêché de Bâle, qui reconnaissait la semaine dernière que dix anciennes affaires avaient été portées à sa connaissance, parle d’une «erreur d’appréciation indéfendable» à l’époque. Un curé schwytzois a travaillé en effet des décennies durant sans être inquiété.
Le monastère d’Einsiedeln (SZ) est lui aussi dans la tourmente. Son supérieur, Martin Werlen, a reconnu que cinq frères ont commis, ces neuf dernières années, des attouchements sur des mineurs. Aucune plainte n’a été déposée.
Martin Werlen propose maintenant dans le SonntagsBlick de créer à Rome un «registre central des gens d’Eglise contre lesquels une plainte a été déposée». Une telle «liste noire» permettrait aux évêques de se renseigner sur une personne mutée dans son diocèse. Et de réclamer la réunion extraordinaire de la Conférence épiscopale suisse (CES) pour débattre d’un registre national.
L’idée ne convainc pas Mgr Norbert Brunner, président de la CES: «Je n’en vois pas l’utilité, déclarait le prélat hier dans Le Matin dimanche. C’est à chaque évêché de vérifier si une personne correspond aux exigences professionnelles et morales avant de l’engager.»
Du devoir de l’évêque
Et si l’évêque qui déplace un prêtre accusé de lourds soupçons n’avertit pas le nouvel employeur? «Les évêques devraient systématiquement s’obliger à dénoncer tous les cas et signaler la raison pour laquelle un prêtre est déplacé lorsqu’il y a lieu de le faire, dit Nicolas Betticher, vicaire général du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. Le pape Jean Paul II avait demandé en 2001 que tous les cas graves soient signalés à Rome. Il y a une volonté de transparence dans l’Eglise, mais il est du devoir de chaque évêque de s’en soucier.»
Croyant engagé, le conseiller national Jacques Neirynck (PDC/VD) abonde: «Je n’aime pas les fichiers créés en dehors des autorités. Ce suivi doit être fait par la justice civile.» Le vicaire général acquiesce: «Il faut systématiquement faire appel à la justice civile.»
Avec la commission SOS
Prévention, mise sur pied dans le diocèse, le vicaire général compte en parler avec la population. «Nous devons désormais avoir des garanties. Je préfère savoir que trois paroisses sont vides, sans curé, plutôt que de lourds soupçons pèsent sur un prêtre en fonction», précise Nicolas Betticher.?
Benoît XVI rompt enfin le silence
La lettre pastorale adressée par Benoît XVI aux catholiques irlandais est un document sans précédent. «Vous avez souffert terriblement et j’en suis vraiment désolé», dit-il aux victimes. Les coupables devront répondre «devant Dieu omnipotent et devant les tribunaux». Benoît XVI reconnaît l’omerta de la hiérarchie: «On ne peut nier que certains évêques n’ont pas appliqué les règles du droit canon envers ceux qui ont commis des abus.» Comme initiative concrète, le souverain pontife préconise l’envoi d’un commissaire apostolique dans les diocèses irlandais et le recours à la pénitence, au jeûne et à la prière.
Pourtant, davantage que ce que dit Benoît XVI, c’est ce qu’il a omis de dire qui fait débat. Ainsi, même s’il exprime «la honte et les remords», le pape n’a pas demandé pardon aux victimes au nom de l’Eglise.
En effet, il considère que les violences des prêtres pédophiles sont des trahisons individuelles et que, malgré son silence, l’Eglise catholique ne porte pas de responsabilité collective. Contrairement aux attentes, il ne s’adresse qu’à l’Eglise d’Irlande, alors que d’autres pays, dont son Allemagne natale, sont sous le choc des récentes révélations. Ceux qui espéraient une déclaration de portée universelle sont déçus. Enfin, le souverain pontife n’adopte aucune initiative disciplinaire à l’égard de ceux qui ont protégé les prêtres pédophiles.
En Irlande, les associations de victimes n’ont pas caché leur déception. «Le pape parle trop tard et dit trop peu», a résumé l’éditorialiste de l’Irish Time, John Waters. Même son de cloche en Allemagne où l’association Nous sommes l’Eglise dénonce le silence sur les abus. D’autant plus que l’Allemagne reste le front le plus chaud du scandale. Dans son édition d’aujourd’hui, l’hebdomadaire Der Spiegel révèle que, lorsqu’il était archevêque de Munich, Joseph Ratzinger connaissait parfaitement le passé pédophile du père Hullermann et qu’il n’a pas alerté la justice de son pays.
Dominique Dunglas, Rome