De Washington, de Paris, d’Addis-Abeba, où siège l’Union africaine, les appels à une «transition démocratique» en Guinée se sont succédé toute la journée d’hier. Seront-ils entendus? Le coup d’Etat annoncé quelques heures après la mort, à 74 ans, du président Lansana Conté semble se heurter à de fortes résistances au sein du commandement militaire: «L’armée est encore loyaliste», assurait hier le président de l’Assemblée nationale, Aboubacar Somparé, chargé par la Constitution d’assurer l’intérim de la présidence. L’histoire bégaie à Conakry. En 1984, Lansana Conté était arrivé au pouvoir à la faveur d’un putsch fomenté une semaine après le décès du président Sékou Touré – le père de l’indépendance arrachée en 1958 à la France du général de Gaulle. Vingt-quatre ans plus tard, une partie au moins de l’armée ne paraît pas plus disposée à laisser se dérouler le jeu programmé des institutions.
Conflit de générations
Le conflit, explique Antoine Glaser*, rédacteur en chef de La Lettre du Continent, obéit à des clivages ethniques et générationnels. Il oppose une fraction de la hiérarchie militaire, la plus ancienne, celle qui a soutenu le régime depuis les années?90, aux soldats plus jeunes, formés sur place, et favorables à un «sursaut démocratique» de l’Etat. Ceux-là se méfieraient d’Aboubacar Somparé. Ils craignent de le voir les «doubler» et s’installer à son tour aux commandes. Le désaccord peut-il dégénérer en confrontation ouverte entre différentes factions militaires? Le risque n’est pas exclu, estime Antoine Glaser, qui avance toutefois une autre hypothèse: faute d’une opposition consistante et capable de soutenir un leader ou un projet cohérent, le gouvernement pourrait reposer sur un «consensus entre militaires et personnalités civiles au profil plutôt technocratique». L’héritage, en tout état de cause, sera lourd à gérer. Après plus de deux décennies d’un pouvoir autocratique, Lansana Conté laisse le pays exsangue et isolé.
«Un chef de village»
Ce n’est pas que la Guinée soit le plus mal doté des Etats africains. «Château d’eau» de l’ouest du continent, elle recèle aussi en son sous-sol de nombreux minerais, du fer, de l’or et de la bauxite, dont elle est le premier producteur mondial. Les recettes qu’elle en tire, pourtant, n’atteignent guère la population, qui demeure l’une des plus pauvres du monde. L’incurie, la corruption, le clientélisme: autant de traits constitutifs du régime de Lansana Conté. Au fond, note Antoine Glaser, il s’est comporté comme un «chef de village», reclus, de surcroît, privé de contacts avec ses pairs. Instable, traversée de convulsions sociales fréquentes et régulièrement réprimées, la Guinée sous sa pesante direction ne s’est guère ouverte aux courants d’échanges qui ont transformé nombre de ses voisins: pour Antoine Glaser, elle est restée «un pays autiste».
? Antoine Glaser vient de signer, avec Stephen Smith «Sarko en Afrique». Plon. 2008.
Les principaux coups d’Etat sur le continent africain depuis dix ans
? 9 avril 1999, Niger. Ibrahim Baré Maïnassara est tué par des éléments de la garde présidentielle, dirigée par Daouda Mallam Wanké.
? 30 avril 1999, Comores. L’armée dirigée par le colonel Azali Assoumani prend le pouvoir.
? 7 mai 1999, Guinée-Bissau. Joao Bernardo Vieira est renversé par une junte en rébellion depuis 1998, dirigée par le général Ansumane Mané.
? 24 décembre 1999, Côte d’Ivoire. Une mutinerie de soldats se transforme en coup d’Etat, le premier du pays. Le général Robert Gueï annonce la destitution du président Henri Konan Bédié et la mise en place d’une junte.
? 15 mars 2003, République centrafricaine. Ange-Félix Patassé, au pouvoir depuis 1993, est renversé par le général François Bozizé.
? 16 juillet 2003, Sao Tomé-et-Principe. Bref coup d’Etat dirigé par le major Fernando Pereira en l’absence du président Fradique de Menezes. Grâce à une médiation internationale, celui-ci reprend ses fonctions une semaine plus tard.
? 14 septembre 2003, Guinée-Bissau. Kumba Yala est renversé par une junte dirigée par le général Verissimo Correia Seabra, abattu un an plus tard.
? 6 août 2008, Mauritanie. Sidi Ould Cheikh Abdallahi, premier président élu démocratiquement, est renversé quinze mois plus tard par le général Mohamed Ould Abdel Aziz. ???????????????????????
(YVDS/AFP)