Après l’annonce lundi d’un deuxième essai nucléaire depuis 2006, après le lancement de cinq missiles à courte portée, la Corée du Nord menace de s’attaquer militairement à sa voisine du Sud. Pour Pyongyang, la décision prise à Séoul de se joindre à l’Initiative de sécurité contre la prolifération (PSI) équivaut à une «déclaration de guerre». Le pays n’est plus lié par l’accord d’armistice de 1953, affirme l’armée. Comment comprendre ces propos belliqueux? Quel sens leur accorder?
Pourquoi l’escalade?
Les provocations obéissent à une double contrainte, intérieure et extérieure. Elles coïncident avec la persistance de nombreuses interrogations sur l’état de santé du dirigeant Kim Jong-il. Victime l’été dernier d’un accident vasculaire, le «cher leader» aurait perdu une part de son autorité auprès de l’armée. Il aurait besoin de reprendre l’initiative «pour enrayer la contestation de sa légitimité dynastique», estime Marianne Péron-Doise, professeure à Sciences-Po Paris. L’essai nucléaire lui permettrait de démontrer son aptitude à exercer le pouvoir.
A ce calcul s’ajoute la volonté d’imposer une négociation au gouvernement américain. Pyongyang entend faire reconnaître sans tarder son accession au statut de puissance nucléaire. L’ambition, note Marianne Péron-Doise, s’inscrit dans «un jeu de miroir» avec l’Iran, qui accapare en ce moment l’attention de l’administration Obama. Il en résulte l’adoption d’«une ligne dure», censée prouver la réalité de la maîtrise technique et les progrès accomplis depuis le premier essai nucléaire, jugé peu concluant. Et de fait, le test du 25 mai serait quatre fois plus puissant que celui d’octobre 2006.
Que risque-t-on?
Le style est agressif: Cceux qui nous ont provoqués vont devoir affronter une sanction inimaginable», menace l’armée nord-coréenne. «Tout acte hostile, notamment le fait de perquisitionner nos navires, donnera lieu à une réponse militaire forte et immédiate.» Avertissement sérieux?
«Un accrochage naval sur la côte ouest est fort possible», estime le chercheur sud-coréen Cheong Seong-chang. Mais probablement sans lendemain. Un incident en mer Jaune relèverait de la simple «gesticulation», nuance François Godement, directeur à Paris d’Asia Centre. Les Nord-Coréens, ajoute-t-il, sont «des joueurs d’échec»: la partie qu’ils engagent ne cesse pas d’être «rationnelle.»
Si le discours est «belliciste», affirme aussi Marianne Péron-Doise, la ligne suivie ne s’écarte pas d’une longue stratégie fondée sur l’asymétrie. Les troupes en présence sont sans doute nombreuses – un, deux millions d’hommes au Nord, près de 600?000 au Sud, appuyés par un contingent américain de 22?000 soldats – mais leur simple alignement ne rend pas compte de la réalité de rapports de force très défavorables à la dictature de Kim Jong-il.
Le rôle des puissances
Les initiatives nord-coréennes appellent une riposte. Laquelle? Tout a été essayé, observe François Godement – les sanctions et l’ouverture de
négociations directes avec les Etats-Unis après novembre 2006. Les deux politiques ont échoué.
Les surenchères opérées à Pyongyang embarrassent l’administration américaine dans la mesure où elles peuvent l’obliger à inverser aux dépens de l’Iran les priorités qu’elle s’était fixée. Elles pourraient aussi exaspérer Pékin. La Chine, indique Marianne Péron-Doise, voit son influence s’éroder auprès de «la caste de généraux nationalistes» qui gagne du terrain en Corée du Nord. Ira-t-elle jusqu’à remettre en cause l’aide et les échanges auxquels le régime de Kim Jong-il doit sa survie? En dépit des déclarations plus fermes que d’ordinaire entendues au cours des derniers jours, le gouvernement chinois ne semble pas prêt à renoncer au cours très prudent de sa politique traditionnelle.
Un tournant?
Les tensions du moment sont-elles plus lourdes de conséquences que les crises précédentes? Pour Marianne Péron-Doise, elles confirment «une fragilité nouvelle du pouvoir nord-coréen, dont nous ne pouvons pas mesurer les conséquences». François Godement, à l’inverse, est sensible à l’imbrication permanente des intérêts nationaux. Ce qui est en cause, dit-il, ce n’est pas l’ordre régional, mais des règles du jeu essentielles à la stabilité du monde. Avec ce deuxième essai nucléaire, «l’édifice de la non-prolifération est miné dans son principe même».
La Suisse engagée pour la paix en Corée
«C’était un petit pas, mais j’espère que ce sera un grand pas pour la paix dans la région», avait déclaré Micheline Calmy-Rey en mai 2003, après avoir traversé à pied la frontière qui sépare la Corée du Nord de la Corée du Sud depuis plus de cinquante-cinq ans. La ministre des Affaires étrangère, fraîchement élue à l’époque, appelait alors à un «règlement négocié de toutes les questions touchant la péninsule coréenne.»
Et la cheffe de la diplomatie helvétique de proposer dans la foulée l’aide de la Suisse pour «faciliter les discussions entre les deux pays». Suite à cette visite, une délégation du DFAE s’est rendue plusieurs fois dans la péninsule pour des entretiens «politiques». Fidèle à sa tradition de bons offices, la Suisse a également facilité la tenue, à Genève, des négociations entre la Corée du Nord et les Etats-Unis, en 2007 et en 2008.
Délégation militaire
Mais l’engagement de la Suisse dans la péninsule n’est pas seulement diplomatique. La zone démilitarisée qui sépare le Sud du Nord accueille en effet le plus ancien engagement militaire suisse à l’étranger. Depuis la création de la Commission de supervision des nations neutres en Corée (NNSC), la Confédération est ainsi une des garantes de l’armistice de 1953. Les militaires helvétiques sont chargés, avec ceux d’autres nations, de garantir la trêve entre les deux pays. Le major général Jean-Jacques Joss, chef des officiers suisses en poste sur la ligne de démarcation, a précisé hier, à l’ATS, que la situation sur le terrain est «normale» pour l’instant. «En novembre 2007, au moment où je prenais mon poste, la Corée du Nord avait déjà menacé de faire la guerre. […] Ce genre de menace revient tous les trois ou quatre mois. Il faut attendre deux, trois jours pour voir ce qui se passe», explique le militaire helvétique. Forte de 146?personnes lors de son déploiement, la délégation suisse ne compte aujourd’hui plus que cinq officiers, qui ne sont pas armés.
A travers la Direction du développement et de la coopération (DDC), la Suisse est également présente sur le plan humanitaire en Corée du Nord, depuis 1995.
L’engagement de la Confédération «consiste principalement en un programme agricole destiné à améliorer la production alimentaire et en un soutien au processus de réforme de la politique intérieure», affirme la DDC, qui possède un bureau permanent à Pyongyang depuis 1997. En termes financiers, l’aide helvétique pour la Corée du Nord s’est élevée à 7 millions de francs en 2008, mais devrait être réduite à 5,8 millions cette année. Le parlement a, en effet, décidé de diminuer progressivement l’engagement de la Confédération pour ce pays, prévoyant d’y mettre fin en 2011.
Gustavo Kuhn
Avertissement
Le risque de l’isolement
La mise en garde est énoncée avec calme et fermeté: la Corée du Nord ne parviendra pas à attirer l’attention du monde, a averti hier la Maison-Blanche. Les menaces, a ajouté le porte-parole de la présidence, ne feront que renforcer davantage son «isolement».
Même assurance de la secrétaire d’Etat Hillary Clinton: les Etats-Unis, a-t-elle rappelé, honoreront leur engagement de défendre la Corée du Sud et le Japon.
Appel au calme à Séoul
L’essai nucléaire du 25 mai et le lancement de cinq missiles de courte portée ont également été accueillis à Séoul avec une certaine retenue: le président sud-coréen Lee Myung-bak a appelé à «des réactions calmes» face aux menaces. Selon le Ministère de la défense, aucun renfort militaire n’a été envoyé dans l’immédiat à la frontière intercoréenne.
A New York, le Conseil de sécurité de l’ONU prépare une résolution qui doit comporter de nouvelles sanctions contre Pyongyang. Le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, a cependant estimé hier qu’il n’y aurait pas de projet de texte avant la fin de la semaine.
Moscou s’associera à une «résolution ferme», a déclaré un porte-parole officiel. La Russie appelle néanmoins à une reprise des négociations avec Pyongyang, «seul moyen» selon elle de résoudre la crise. Les discussions sont interrompues depuis que le Nord s’en est retiré pour protester contre sa condamnation à l’ONU après un tir de fusée balistique le 5 avril.
JFV/AFP