Marta Villate a reçu son dernier chèque. Depuis trois ans, elle travaillait comme vendeuse dans une boutique de maroquinerie de la très commerçante rue Princesa, à Madrid. Il y a quelques jours, son employeur l’a prévenue que son contrat ne serait pas renouvelé. «Je m’y attendais, confie cette jeune femme de 29 ans. Depuis des mois, les clients se faisaient rares. On a attendu la fin des soldes pour voir si ça allait mieux, mais non.»
Ce qu’elle va faire? S’inscrire au chômage, quitter l’appartement qu’elle partage avec une amie, retourner chez ses parents et chercher un travail. «Si je ne trouve rien, j’en profiterai pour faire une formation, en attendant que les choses aillent mieux.» Elle s’estime heureuse de ne pas avoir de crédit immobilier sur les épaules.
Ils sont plus d’un million, comme elle, à avoir perdu leur emploi au cours de la dernière année en Espagne. La crise financière internationale et l’explosion de la bulle immobilière ont provoqué une brutale remontée du chômage passé de 8,5% à 14% en moins d’un an. Les perspectives de récession lourde ont refroidi le légendaire enthousiasme espagnol.
«La chute des prix de l’immobilier a provoqué une sensation générale d’appauvrissement, explique Gonzalo Garland, professeur d’économie, à l’IE business school de Madrid. Après avoir allègrement consommé durant des années, l’heure est à l’épargne et à la prudence.»
Chômage longue durée
Le nombre des chômeurs longue durée augmente, et dans plus de 800?000 foyers, tous les membres de la famille sont sans emploi. «Depuis l’automne dernier, nous voyons arriver un nouveau profil de pauvres, alerte Victor Renés, de l’ONG catholique Caritas. Des familles de classe moyenne qui, il y a quelques mois ne manquaient de rien, font appel à nos services.»
C’est le secteur de la construction, jusqu’ici l’un des plus dynamiques, qui a été le premier touché. Une à une les petites entreprises du bâtiment réduisent leurs effectifs. German, petit promoteur immobilier de la région de Ségovie, a fait passer ses équipes de 26 à 8 personnes en six mois. La crise l’a touché au moment où il lançait un chantier. «Tout à coup, mes futurs acheteurs ont disparu, les banques ont commencé à refuser les crédits, raconte-il. Je tiens grâce à ce que j’avais en réserve. Mais je ne sais pas jusqu’à quand.»
Le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero, qui voit le coût des allocations chômage mordre dangereusement sur les budgets publics, tente d’enrayer le mouvement. Il a débloqué 8 milliards d’euros pour que les municipalités financent des projets de travaux publics à travers le pays. Avec l’espoir à terme de réactiver 300?000 emplois.
Appartement à donner…
En attendant la relance, les Espagnols misent sur la débrouille. «Ceux qui le peuvent font jouer la solidarité familiale et les autres, les plus vulnérables n’ont souvent pas d’autre recours que de travailler au noir», s’inquiète le syndicaliste Carlos Martin de Commissions ouvrières.
Certains décident de tout plaquer. Comme David Trigueros. Il a accroché sur son balcon un panneau où on lit «Donne appartement», suivi de son numéro de téléphone.
«C’est vrai, je le donne à qui veut bien payer le crédit restant», explique cet ancien employé dans une entreprise de marbre près d’Alicante, au chômage depuis plus de dix mois. «Ici, plus personne n’embauche. Je veux partir, m’installer avec ma famille à la campagne, élever des chèvres et tout recommencer à zéro.»