«On devait se voir vendredi et je ne le verrai plus. Mon petit frère Christophe et moi, on était comme le pouce et l’index. Complémentaires. On se soutenait tout le temps. Aujourd’hui je me sens amputé!» Dans la nuit de dimanche à lundi, Erik Paus a perdu son frère Christophe.
Il a appris la nouvelle de la bouche des employés d’Air France à l’aéroport de Cointrin. Hier, le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) ne l’avait toujours pas contacté et ne souhaitait pas s’en expliquer.
A 32?ans, Christophe était un brillant neurochirurgien. Il avait fait ses études à Genève, venait de réussir ses examens FMH et était l’un des plus jeunes chefs de clinique adjoint du CHUV, à Lausanne. Comme 227 autres personnes, ce Genevois de naissance, célibataire et sans enfants, était dans l’Airbus Rio-Paris. «Il était au Brésil chez notre oncle et notre tante. Faire notre deuil sans dépouille sera difficile», confie Erik Paus. Au CHUV, où ils travaillaient tous deux, les frères côtoyaient la mort de près. «On se disait que la vie est courte. Qu’il faut en profiter pleinement», se remémore l’aîné.
Même tristesse et même pudeur du côté de Jeanne, la maman du disparu. «Il manquera doublement. A nous et à ses patients à qui il a consacré un nombre incalculable d’heures, mais il faut accepter.»
Hier, plusieurs d’entre eux l’ont appelée. Juste retour des choses car Christophe Paus mettait dans tout ce qu’il faisait la passion en première ligne.
Un médecin «nettement au-dessus de la moyenne»
La musique classique en général, l’opéra en particulier, le faisait vibrer. Mais cette passion n’était rien en comparaison de celle qu’il vouait à la neurochirurgie. «Depuis tout petit le cerveau le fascinait et il est allé au bout de ses rêves intellectuels. Dès son retour, il devait opérer des patients. Il avait encore un tas de belles choses à faire», soulignent sa mère et son frère.
Le professeur Marc Levivier, chef du Service de neurochirurgie du CHUV, confirme: «Christophe était un médecin enthousiaste, disponible, d’une qualité nettement au-dessus de la moyenne. Tout le monde l’appréciait beaucoup ici.» Jenny Ostertag en est la preuve. La secrétaire de direction du CHUV connaissait le disparu depuis qu’il était stagiaire. «Il se dévouait corps et âme pour ses patients, du début à la fin. Il était intègre, droit, rigolo aussi parfois, comme lors de ce sketch qu’il avait proposé lors d’un repas de Noël. Christophe était un puits de science tout en étant simple et accessible à tous.»
Parmi les autres victimes…
Qui sont les autres victimes de ce drame? Selon les informations fournies lundi, six Suisses étaient à bord du vol Rio-Paris. Mais hier les autorités helvétiques restaient secrètes sur leur identité. La police genevoise, elle, renvoyait au DFAE.
Selon des sources brésiliennes, un autre passager serait un collaborateur, basé à Genève, du département de Micheline Calmy-Rey. Une information que Berne ne confirme pas.
Des noms circulent toutefois sur Internet. Un ancien étudiant de l’Institut des Hautes Etudes internationales et du développement de Genève figure ainsi parmi les victimes, comme le confirme son ancien professeur, Keith Krause. Nommé Pablo Dreyfus, cet Argentin de 38?ans a vécu environ huit ans en Suisse, où il a obtenu son doctorat. Il travaillait pour l’ONG Viva Rio et se rendait à Genève pour assister à une conférence sur les armes légères. Enfin, parmi les disparus répertoriés figurent un descendant de la famille impériale du Brésil et des cadres français.
Des proches du SR-111 livrent leurs témoignages
«Ça remue tout, tout…» La catastrophe survenue lundi matin au large du Brésil a ravivé de douloureux souvenirs auprès des familles des victimes du crash du SR-111, survenu il y a dix?ans, la pire tragédie aérienne qu’ait connue la Suisse. Dans la nuit du 2 au 3 septembre 1998, l’appareil s’était écrasé au large des côtes canadiennes avec à son bord 229 occupants.
Similitudes troublantes
Océan Atlantique, heure du drame: les similitudes entre l’accident de l’Airbus A330 d’Air France et celui du MD-11 de Swissair ont bouleversé de nombreux proches des victimes du crash de l’avion suisse. «Plusieurs éléments, de petites choses, sont similaires. Par exemple, il y avait presque le même nombre de passagers et l’heure du dernier contact était identique», raconte Myron Ratnavale, l’ancien président de l’association Les familles du SR-111 . Pour ce Genevois, qui a perdu ses deux parents dans la catastrophe de 1998, «il y a eu pas mal d’accidents ces dernières années, mais celui-là est très «close to home». Il est encore plus bouleversant que les autres. Aussi parce qu’il s’agit d’Air France… A l’époque, la compagnie avait d’ailleurs travaillé sur le crash de Swissair, où l’on avait aussi dénombré des victimes françaises. Un programme de formation en cas de catastrophe avait été lancé à ce moment-là…»
Même émotion chez Yolande George, une Vaudoise qui a tragiquement perdu ses jumeaux de 22?ans dans la catastrophe du SR?111.
«J’appréhendais cette journée. Je revis tout cela, explique cette ancienne habitante de Lausanne. Je me rappelle lorsque ça m’est arrivé. C’était aussi à quatre heures du matin, je m’en souviendrai toute ma vie. Cela ravive tout.»
«Aujourd’hui, chacun vit sa vie avec son chagrin»
Yolande imagine «les personnes qui sont à l’aéroport, leur détresse. Je pense beaucoup aux parents. Il ne faudrait pas attendre qu’il y ait des catastrophes comme celles-ci pour se souvenir. Par ailleurs, il y a quelques jours, je me suis étrangement réveillée à quatre heures du matin. J’ai eu comme une intuition…»
Depuis la catastrophe, Yolande a quitté Lausanne, où elle vivait auparavant avec ses fils, et s’est installée à Montreux. «Nous avions gardé contact avec d’autres familles de victimes. Mais aujourd’hui, chacun a fait sa vie avec son chagrin.»
Chloé Dethurens
Les premiers pas d’une enquête longue et difficile
L’enquête sur l’accident de l’Airbus A330-200 disparu en mer lundi matin avec 228?personnes à bord s’annonce longue, très difficile et douloureuse.
Voici pourquoi.
Premiers débris découverts
Un gilet de sauvetage, un siège et d’autres débris d’avion ont été repérés hier flottant dans l’Atlantique, à 650?km au large des côtes brésiliennes. Ces éléments ont été localisés dans deux zones séparées par une soixantaine de kilomètres, situées sur la droite du point d’où l’avion a émis son dernier signal. La découverte de ces premiers débris d’avion sur la route aérienne du vol AF447 par l’armée de l’air brésilienne a permis de délimiter un périmètre où chercher le point d’impact en mer de l’appareil.
«Ce qu’ils ont trouvé semble être une piste très sérieuse», a déclaré le capitaine de vaisseau français Christophe Prazuck. Le dispositif de recherche français, constitué de deux Atlantique 2 et d’un Falcon 50, doit être renforcé aujourd’hui par un avion radar Awacs.
Boîtes noires dans les abysses
Selon le porte-parole de l’état-major des armées françaises, cette zone correspond à celle de la dorsale médio-atlantique. «Ce relief sous-marin présente des abrupts de près de 4700 mètres et ressemble à la cordillère des Andes», selon le capitaine de vaisseau Christophe Prazuck. Pas facile de retrouver les boîtes noires ou des éléments lourds de la carlingue dans cet environnement. Le navire de recherche et d’exploration sous-marine français, le Pourquoi pas, équipé de deux robots sous-marins, va appareiller pour se rendre sur les lieux, a annoncé Paris.
Des enquêteurs spécialisés
Les bureaux enquêtes accidents travaillent déjà d’arrache-pied pour tenter de comprendre l’origine du drame, en collectant les données de ce vol. Ce sont eux qui examineront les débris vus hier. Alain Brouillard, qui enquêta sur le crash du Concorde à Gonesse en 2000, va travailler sur l’Airbus disparu.
La faute au «pot au noir»
La région où la catastrophe aérienne s’est nouée est bien connue des marins et des commandants de bord. Le Suisse Alexandre Hermann l’évoquait hier dans un entretien (voir nos éditions du 2 juin) décrivant les cumulonimbus qui sont aux environs de l’Equateur, très haut, au-dessus des avions.
Cette «zone de convergence tropicale» baptisée «pot au noir» par les marins est agitée de mouvements d’air et de phénomènes météo très violents et changeants. De véritables murs d’air, semblables aux énormes creux des tempêtes pour les bateaux, se forment dans cet espace aérien. Mais cela ne suffirait pas à expliquer l’accident.
Piste terroriste en pointillé
Très vite (trop vite?) écartée par les autorités françaises hier, la piste terroriste reste une hypothèse, même si aucun élément ne l’étaye aujourd’hui. Contredisant le ministre des Transports français, son homologue à la Défense a jugé hier que cette piste restait ouverte. La descente extrêmement rapide de l’appareil peut tisser ce fil, très ténu aujourd’hui.
Emotion exploitée
Sur Internet, le Genevois Stéphane Koch, spécialiste en communication «nouveaux réseaux», signale que des individus peu scrupuleux ont déposé des noms en lien avec les données de la catastrophe (af447, airfrance447, etc.) pour faire du profit.
Olivier Bot
«J’ai subi quatre fois la foudre à bord d’un avion!»
Ancien commandant des Forces aériennes suisses, Fernand Carrel livre son regard d’expert.
La foudre est-elle de nature à détruire un avion de ligne tel que l’A330-200?
Non! La carlingue de l’avion faisant office de cage de Faraday, la charge quitte l’appareil par ses extrémités arrière ou par les ailes. En revanche, j’ai une certitude: l’A330-200 d’Air France a été détruit de manière très soudaine. Seuls des messages électroniques émanant du système d’exploitation de l’avion ont été envoyés. C’est donc dire qu’il y avait encore assez d’énergie pour les émettre. L’équipage en difficulté aurait donc également communiqué avec l’extérieur s’il en avait eu le temps.
Avez-vous vécu une expérience similaire?
Pour ma part, j’ai été foudroyé trois fois à bord de mon Mirage et une fois dans un 747, au départ d’Atlanta. Les trois fois, j’ai momentanément perdu l’usage de mes radios et du radar. La première fois, j’ai été très surpris. C’est comme dans Tintin… une grande boule lumineuse qui vous arrive entre les yeux, un bruit fracassant et un éblouissement tenace. Les fois suivantes, j’ai pu anticiper le foudroiement car j’avais observé lors du premier foudroiement un léger grésillement dans mes écouteurs avant l’impact. Lorsque j’ai réentendu ce bruit caractéristique, j’ai baissé ma visière et ai ainsi été protégé de l’éblouissement. Mais dans tous les cas, j’ai normalement poursuivi mon vol. Quant aux dégâts occasionnés à l’avion, ils se limitaient en un point de fusion de 2?mm sur la perche du tube Pitot (ndlr: le nez de l’avion) et un autre à l’arrière, sur les volets de tuyère ainsi que sur l’élevon gauche (ndlr: volet combiné de profondeur et de gauchissement).
Si la foudre est à exclure comme cause principale, quelles pistes faut-il explorer?
En l’état, aucune piste n’est à écarter, même l’explosion d’une bombe (lire ci-contre) . Seules les boîtes noires, si on peut les récupérer, nous apporteraient des éléments déterminants. Une explication plausible serait que la foudre a frappé l’A330 et détruit son radar météo. En pleine nuit, privés des yeux du radar, les pilotes sont peut-être entrés, malgré eux, au cœur d’un énorme cumulonimbus.
Propos recueillis pas xd