Isabel n’a pas eu voix au chapitre. Elle était mineure et enceinte. Dans la très catholique Espagne de 1974, ses parents ont suivi les conseils de personnes avisées: le mieux était un accouchement discret et un bébé qui disparaîtrait, confié sous une fausse identité à une famille bien sous tous rapports.
Trente-cinq ans plus tard, Isabel n’a jamais pu retrouver la trace de l’enfant qu’elle refusait d’abandonner. Elle fait partie de ces centaines de femmes qui se sont rassemblées au sein de l’association Andas pour lutter contre l’oubli et chercher leurs enfants disparus, et dénoncer un réseau de trafic de nouveau-nés très actif dans les années 60 et 70.
Selon Mari Cruz Martinez, responsable de l’association Derecho a saber, il pourrait s’agir de milliers de cas à travers l’Espagne. Après des décennies de silence, un juge vient d’accepter d’ouvrir le dossier et de mener l’enquête.
Vengeance et commerce
Certaines femmes ont été forcées à l’abandon, à d’autres on a fait croire que leur enfant était mort-né… derrière tout cela, affirme Mari Cruz Martinez, «un circuit très organisé, qui compte avec la complicité de cliniques, de médecins, de religieux et d’avocats, pour mieux effacer les traces».
«Il s’agit de la continuité d’une pratique franquiste», explique Hector Rojo, de la revue Diagonal qui vient de publier une série de témoignages sur le sujet: dans les années 40 et 50, l’Eglise faisait retirer la garde des enfants des prisonnières politiques «rouges». Quelque 30?000 enfants auraient ainsi été soustraits à leurs familles pour leur bien, afin de les «rechristianiser», en les mettant dans des orphelinats ou bien en les confiant à des familles proches du régime. «Ce qui commence comme une sorte de vengeance politique et de mise au pas de la société se transforme au fil des années en un vrai «commerce» qui aurait perduré y compris jusqu’au début des années 80», souligne Hector Rojo.
Détails macabres
Les dossiers présentés au juge par les familles à la recherche des enfants dérobés regorgent de détails macabres. Une clinique de Madrid, expressément citée dans l’enquête menée par les familles, aurait ainsi fait croire à une épidémie d’otite pour faire disparaître des nouveau-nés. On aurait simulé des enterrements… et traité comme des hystériques des mères qui refusaient le stratagème. C’est lorsque certains «adoptés» se sont lancés à leur tour dans la recherche de leurs origines que les fils ont commencé à se nouer. Le juge enquête pour l’instant sur une vingtaine de cas. Mais ce pourrait n’être qu’un début.