Non, il ne s’excusera pas. Même auprès des membres de sa famille, a fait savoir hier Silvio Berlusconi, critiqué par sa propre fille Barbara dans le magazine Vanity Fair (lire ci-dessous) . Sa vie sexuelle ne regarde que lui. Et peu importe ce qu’écrit la presse internationale. Laquelle presse n’y va pas de main morte.
Pour L’Express, Berlusconi est un bouffon et pour le Times de Londres… un clown. Le Guardian avait même souhaité que l’Italie soit exclue du G8 pour se débarrasser de sa présence embarrassante. Des jugements peu flatteurs qu’on pourrait multiplier à l’infini tant la presse internationale est unanime pour critiquer le président du Conseil italien.
Pas de quoi troubler le sommeil du Cavaliere. Car durant les deux derniers mois au cours desquels la presse a révélé les dessous de sa vie sexuelle agitée – de sa relation avec une mineure à la présence répétée de prostituées à son domicile – sa cote de popularité n’a baissé que de 4?points.
Ainsi, 49% des Italiens ont encore une opinion favorable de Silvio Berlusconi. Un score que tous les leaders européens lui envient après dix-huit mois de crise financière. Vue comme une énigme à l’étranger, cette extraordinaire résistance repose sur des motifs politiques et socioculturels.
Les deux derniers gouvernements de gauche (de 1996 à 2000 et de 2006 à 2008) ont été des fiascos. Engluée dans ses contradictions, la coalition n’a jamais été en mesure de gouverner. Et la gauche n’en finit pas de sombrer. Sans leader, sans idées et divisée, elle ne représente pas une alternance crédible.
La droite peut en revanche compter sur une majorité confortable, stable et totalement acquise à Berlusconi. Ce dernier a en effet fait table rase de ses concurrents potentiels à droite en 2009 en fondant le Parti de la liberté (PDL). Leader charismatique élu président par acclamation et objet d’un véritable culte de la personnalité, il exerce un pouvoir sans partage sur le PDL. Son alliance avec la Ligue du Nord lui assure en outre l’hégémonie sur le poumon économique du pays.
Le gouvernement Berlusconi a également obtenu des succès indiscutables dans la gestion de l’urgence. La crise des ordures de Naples, la gestion du tremblement de terre de L’Aquila, l’organisation réussie du G8, la diminution du nombre d’immigrés clandestins grâce à un accord avec la Libye sont à mettre à son actif. Les Italiens ont, pour la première fois depuis longtemps, la sensation qu’il y a un pilote dans l’avion.
Sympathique fourberie
Un pilote certes, mais un pilote embarrassant. «Je suis fait comme ça. Les Italiens m’aiment parce qu’ils sentent que je suis bon, généreux, sincère, loyal et que je maintiens mes promesses.» Jamais avare de compliments pour lui-même, le Cavaliere a toutefois bien saisi le lien qui le lie à ses concitoyens: il est un «archi-Italien».
Self-made-man, il aime l’argent et ne supporte pas les règles dans un pays où être «fourbe» passe souvent pour une qualité. Il mélange avec art pragmatisme et naïveté, sympathie et instinct de tueur politique. «Dans le pays de Michel-Ange et de Dante il cultive la vulgarité», disent ses opposants. Peut-être, mais l’Italie d’aujourd’hui n’est plus celle de la Renaissance.
Les «reality shows» et les navets battent tous les records d’audience, les librairies sont désertes et le Milan?AC compte davantage que la Scala. Berlusconi est le reflet de cette Italie-là. Loin de s’indigner, une large partie de l’opinion publique, y compris les femmes, manifeste même une admiration pour la «vitalité» sexuelle du président du Conseil.
Paradoxalement, la multiplication de détails piquants détourne l’attention des aspects les plus troublants des affaires récentes: la présence du proxénète Tarantini dans le premier cercle berlusconien, les fulgurantes carrières politiques des maîtresses du Cavaliere, un pathologique besoin de s’entourer de très jeunes femmes attirées par les paillettes du pouvoir et du spectacle, la censure imposée aux télévisions privées et publiques.
Berlusconi fait sourire, mais il doit être pris au sérieux. En apportant au monde l’Empire romain, le catholicisme, la Renaissance et le fascisme, l’Italie a souvent été, pour le meilleur et pour le pire, le laboratoire de l’Occident.
L’étonnante discrétion de l’Eglise
? Traditionnellement très présente dans la vie politique transalpine, la hiérarchie catholique italienne et le Vatican sont restés très discrets sur les scandales sexuels du président du Conseil. A part quelques allusions à la nécessité d’une éthique morale du pouvoir et une condamnation du «libertinage», les hautes sphères n’ont jamais critiqué ouvertement Berlusconi.
Realpolitik oblige. En effet, sur les dossiers du financement public du catéchisme, les questions de bioéthique, la défense de la famille traditionnelle (le rejet des pacs), l’Eglise a tout à gagner d’un Berlusconi en quête de respectabilité. Et le Cavaliere ne cache pas sa disponibilité. Il rencontrera Benoît XVI à la rentrée, et on évoque la possibilité d’un pèlerinage du président du Conseil sur la tombe de Padre Pio.
? Mais la base ne l’entend pas ainsi. De nombreux catholiques, mais aussi de nombreux prêtres, sont outrés par le déballage des turpitudes de Silvio Berlusconi qui n’a jamais exprimé le moindre remords.
«L’Avvenire», le quotidien de l’épiscopat transalpin, a donc publié plusieurs lettres de prêtres dénonçant «le dégoût» que leur inspiraient les aventures du Cavaliere et la «misère» des valeurs que ce dernier propose à la jeunesse. Une soupape pour évacuer la pression de la contestation… tout en ménageant un allié précieux.
Des Italiens de Genève soulignent le cynisme de leurs compatriotes
Des Italo-Genevois expliquent les raisons du succès de «leur» président.
On l’a remarqué lors des deux dernières élections, la majorité des Italiens de Suisse ne sont pas «Berluscophiles» dans l’âme. Autant dire que les Transalpins de Genève que nous avons interrogés se montrent le plus souvent surpris de voir cet homme dominer depuis 1994 la scène politique du Bel Paese: «C’est un grand mystère, confirme Me Mauro Poggia. Il est grossier, prétentieux, magouilleur, mais il traduit également l’incapacité de la gauche à proposer une véritable alternative.
Finalement, l’attaquer sur ses frasques avec des prostituées est déplorable. Pourquoi ne pas s’en prendre à son mauvais bilan politique?» Son confrère Me Charles Poncet est du même avis: «Les Italiens sont un vieux peuple, sophistiqué et cynique. Ils préfèrent Berlusconi à la gauche, et au diable les histoires d’alcôves. Il a l’appui d’une majorité, qui le trouve moins mauvais et pas plus pourri que ses prédécesseurs.»
Qu’importe le fait qu’il se soit taillé des lois sur mesure pour échapper à la justice, poursuit Me Poggia . D’ailleurs, les Italiens n’ont pas une grande foi dans l’Etat et les institutions. Ils subissent aussi une certaine manipulation des médias TV qui sont en main du Cavaliere. C’est du moins la thèse de Lorenzo Testa , figure du monde associatif italien à Genève: «Et comme il gouverne, il contrôle même les TV nationales. Résultat: la plupart des médias ne parlent pas des scandales le concernant.»
Alors, rien ne changera? «Effectivement, soutient cet épicier souhaitant garder l’anonymat pour ne pas froisser certains clients. C’est comme ça. Quand je parle avec des Italiens au pays, ils admirent son charisme, sa réussite et d’ailleurs le fait qu’il fréquente des filles à 72?ans plaît au macho de base.»
Mais Lorenzo Testa se montre moins fataliste: «Sa cote de popularité a baissé, notamment parce qu’il brusque son électorat catholique. Lui qui se vantait, il y a quelques semaines, de plaire à 75% des Italiens ne récolte que 49% d’avis favorables dans les sondages. La roue tourne.» Le «mystère Berlusconi» reste entier aux yeux de Mauro Poggia: «On comprendra vraiment le phénomène lorsqu’on connaîtra l’homme ou la femme qui le battra et lui succédera.» En attendant, Silvio Berlusconi est toujours au pouvoir. Souriant, intouchable et toujours bronzé.
Fedele Mendicino