Un exemplaire rare et dédicacé par Adolf Hitler de Mein Kampf a été vendu aux enchères à plus de 38?000?francs, hier en Angleterre. Le «livre maudit» du dictateur nazi, interdit ou tabou dans divers pays, a été acheté par téléphone depuis la Russie. L’ouvrage, écrit en prison et publié pour la première fois en 1925, se retrouve par ailleurs au cœur d’une nouvelle polémique en Allemagne, où sa vente est illégale. Le Land de Bavière, propriétaire des droits du livre, envisage en effet de rééditer ce manifeste antisémite, dans une version «critique et commentée». Ceci avec la bénédiction du Conseil central des juifs d’Allemagne (CCJA).
En 2015 en effet, les droits de Mein Kampf tomberont dans le domaine public, son auteur étant mort 70?ans auparavant. A priori donc, tout un chacun pourra le rééditer. Le Land de Bavière ne pourra en tout cas plus empêcher sa mise sous presse en revendiquant qu’il est le seul propriétaire des droits, comme il l’a déjà fait par le passé. Dans le but de couper l’herbe sous le pied d’éditeurs malintentionnés, la Bavière veut donc publier elle-même une version commentée et critique de Mein Kampf (Mon combat). Surtout dans l’intention d’enlever à l’ouvrage une supposée «attractivité de l’interdit». Le manifeste antisémite pourrait alors être utilisé pour enseigner l’histoire du nazisme aux jeunes générations.
Nombreuses oppositions
Mais pour beaucoup, l’argumentation ne tient pas la route. «Ce texte devrait disparaître à jamais, affirme Alfred Donath, ancien président de la Fédération suisse des communautés israélites. Même commentée ou critique, une réédition fera plus de mal que de bien. Pour moi, toute diffusion de Mein Kampf est une erreur. Si on donne l’occasion de lire cette horreur, même avec de nombreuses précautions, un certain nombre de gens prendront le texte au premier degré.»
L’historien et philosophe français Gérard Israël abonde dans le même sens. «Ce projet n’apportera pas grand-chose. Aucune réédition de Mein Kampf ne sera jamais assez critique ni assez expliquée. Ce livre est une annonce de la tragédie qui s’est produite. Mais à l’époque, on ne l’a pas prise au sérieux. Quoi qu’il en soit, il ne sert à rien aujourd’hui de le lire. L’atrocité des crimes nazis est présente dans la mémoire collective de l’Occident. Il faut évidemment continuer à enseigner la Shoah, mais republier ce texte n’apportera rien.»
Si de nombreux Suisses et Français pensent que sa vente est interdite, la traduction française de l’ouvrage d’Adolf Hitler, datant de 1934, circule pourtant légalement des deux côtés du Jura. En France, en effet, un arrêt de la Cour d’appel de Paris du 11 juillet 1979 autorise sa publication. Mais l’ouvrage reste tabou. Et il est, semble-t-il, difficile de le trouver en librairie. Sur des forums Internet, certains intervenants affirment que le seul moyen de se le procurer est de venir en Suisse romande. Un simple coup de fil à une grande librairie genevoise suffit, en effet, pour s’assurer qu’au moins un exemplaire est disponible.
Mais cet ouvrage haineux envers les juifs ne tombe-t-il pas sous le coup de la loi contre la discrimination raciale? «C’est délicat. Dans le cas de Mein Kampf , sa «valeur historique» peut permettre sa vente au nom de la liberté d’expression, affirme Me Philippe Grumbach, président de la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad). Ce qui n’est pas le cas d’autres pamphlets antisémites, que nous avons réussi à interdire grâce à l’article 261 bis.»