La foule se pressait samedi en fin de matinée dans la bande de Gaza. Une promotion de nouveaux gradés de la police du Hamas était à l’honneur. C’est alors que l’aviation israélienne a frappé simultanément des dizaines d’installations du mouvement islamiste. En quatre minutes, une centaine de tonnes d’explosifs ont été larguées. Vague après vague, une soixantaine de chasseurs bombardiers et d’hélicoptères d’assaut ont piqué jusqu’à dimanche soir sur près de 300 objectifs.
L’opération «plomb durci» a été minutieusement préparée depuis des mois par Tsahal. Jamais la bande de Gaza n’a connu un tel déluge de feu. Depuis samedi, au moins 285?Palestiniens ont été tués, dont beaucoup de policiers ainsi que des civils. Il y a quelque 700 blessés
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Horrifiés, Palestiniens et Arabes israéliens ont manifesté en criant au «génocide». Hier, dans les villes désertes de la bande de Gaza, où 1,5 million d’habitants soumis au blocus d’Israël vivent dans la misère, c’était le deuil et la grève générale. Au milieu des appels à la vengeance, les funérailles se sont déroulées sur fond de ruines fumantes. Camps d’entraînement, casernes, arsenaux, bunkers, postes de commandement, bureaux gouvernementaux, installations portuaires, la résidence présidentielle et une quarantaine de tunnels creusés clandestinement sous la frontière avec l’Egypte ont été détruits. La surprise a été totale, car le secret a été préservé.
Le jeu de la ruse
Par la ruse, le ministre de la Défense Ehud Barak a amené le Hamas à baisser sa garde et à s’exposer. En guise de leurre, il a autorisé le transfert vers Gaza d’une aide humanitaire, généreusement distribué des permissions à ses troupes pour le shabbat et annoncé pour le lendemain une séance extraordinaire du cabinet de sécurité. Comme si de rien n’était, il a même participé à une émission de variétés télévisée.
«Avec cette opération, nous voulons améliorer foncièrement la situation sécuritaire des habitants du sud d’Israël et leur permettre de vivre normalement», a expliqué le premier ministre de transition Ehud Olmert. Il a ainsi fait allusion aux roquettes quotidiennement tirées à partir de Gaza contre les agglomérations du désert du Néguev depuis le 19 décembre, fin d’une trêve de six mois entre Israël et le Hamas négociée par l’Egypte. «Ça suffit. Nous devons protéger nos ressortissants», a renchéri la ministre des Affaires étrangères Tzipi Livni. Le 24 décembre, pas moins de 80 roquettes ont visé les localités du Néguev. Ce même jour, le cabinet de sécurité a arrêté sa décision d’intervenir à Gaza.
L’opération continuera et s’étendra autant qu’il le faudra, assure Barak. «Ce ne sera ni bref ni facile», a-t-il ajouté en évoquant une intervention des forces terrestres si nécessaire. L’état d’urgence a été décrété dans le sud d’Israël et 6500?réservistes ont été mobilisés. Des unités blindées se sont déployées aux abords de Gaza où deux brigades d’infanterie d’élite ont pris position.
Pas moins de 60% des Israéliens, y compris l’écrivain pacifiste Amos Oz, soutiennent le gouvernement dans sa lutte contre le Hamas – considéré par Israël, les Etats-Unis et l’Union européenne comme «une organisation terroriste». Tous les partis de l’opposition approuvent l’offensive, à commencer par le Meretz de gauche laïque. Ils ont décidé de suspendre la campagne pour les législatives du 10 février.
Union sacrée
Face à l’épreuve, c’est l’union sacrée. «Quand les canons rugissent, nous sommes solidaires du gouvernement, explique Benjamin Netanyahou, chef du Likoud (droite) que les sondages donnent vainqueur du prochain scrutin. Lui aussi devine que les temps vont être durs.
Une centaine de roquettes et d’obus de mortier, dont des Katiouchas de type «rad» d’une portée de 30 km, sont tombés en Israël depuis samedi. Un de ces engins a heurté de plein fouet une maison de Nétivot, faisant un tué et quatre blessés. Plusieurs dizaines de localités abritant un demi-million d’Israéliens se trouvent à portée de ces tirs.
L’association des hôteliers israéliens s’est déclarée prête à accueillir dans ses établissements pour un prix modique ceux qui voudraient provisoirement échapper au danger. Selon le Renseignement de Tsahal, le Hamas serait encore capable durant des semaines de faire tomber sur Israël une pluie de 200 à 300 roquettes par jour. Loin de plier, les dirigeants du mouvement islamiste radical parlent de troisième
intifada et de la reprise des attentats suicides.
Khaled Mechaal, le chef du Hamas, appelle à une nouvelle intifada. Quelle est sa stratégie?
Le Hamas ne veut plus d’un statu quo qui entraîne d’immenses souffrances pour la population. A Gaza, les Palestiniens soumis au blocus d’Israël manquent de tout. Cette situation ne pouvait plus durer.
En rompant la trêve, le Hamas n’a-t-il pas provoqué l’offensive israélienne?
La réplique est hors de toute proportion. Les projectiles tirés de Gaza n’ont pas occasionné de grands dégâts. Ils n’ont pas fait de nombreux blessés. L’écart est grand entre les pilotes qui lâchent une tonne de dynamite et les combattants palestiniens. En tout état de cause, la responsabilité première de la situation incombe à l’occupant israélien. Celle du Hamas est seconde: c’est de n’avoir pas bien assuré la protection de la population.
Qu’attendez-vous des pays arabes?
La rue palestinienne est déboussolée. On n’a pas observé chez les dirigeants arabes une contestation réelle et efficace de l’offensive israélienne. On a tendance à croire ici que certains d’entre eux étaient informés de l’attaque. C’est du Caire que Tzipi Livni, la ministre israélienne des Affaires étrangères, a brandi les menaces d’intervention. Le président Mahmoud Abbas, de son côté, a également tenté de persuader les responsables du Hamas de reconduire la trêve. On peut en déduire qu’il était au courant des opérations israéliennes.
L’intervention israélienne à Gaza peut-elle aggraver les dissensions entre Palestiniens?
Les divisions ne peuvent pas devenir plus graves qu’elles étaient il y a encore trois jours. Je vous rappelle en outre qu’elles ont été voulues par Israël. Ce sont les Israéliens qui ont favorisé la création du Hamas à la fin de 1987 afin d’affaiblir l’OLP. Dans la rue, en tout cas, les manifestants palestiniens font preuve aujourd’hui d’unité. Vous verrez que malgré elles leurs instances dirigeantes vont devoir les suivre.
Craignez-vous une intervention israélienne de longue durée?
Je crains que le gouvernement israélien, fort du silence de la communauté internationale, ne soit décidé à réoccuper la bande de Gaza et à la fragmenter en plusieurs «bantoustans». J’ai du mal aussi à imaginer qu’il ait lancé l’opération sans avoir obtenu le feu vert des Etats-Unis. Je suis à la fois sans illusions et décidé à lutter contre mon pessimisme.
Jean-François Verdonnet