Devant le plan du camp No 18 qu’elle a dessiné sur une longue banderole, Madame Kim montre les quartiers où elle a vécu 28?ans prisonnière du régime communiste de Pyongyang. La gorge serrée, elle pointe une dernière fois son doigt sur la carte: c’est là que ses trois frères et sœurs sont encore. Hier, au château de Penthes, à Genève, se tenait le 11e Colloque international des droits de l’homme en Corée du Nord. Et le témoignage de Madame Kim en a été le temps fort.
«Je vis librement depuis deux ans en Corée du Sud. J’espère revoir un jour le peu de famille qui me reste. Et que l’aide internationale à la Corée du Nord permettra d’exiger de ses dirigeants la fermeture de ces camps.» Derrière de fines lunettes, ce petit bout de femme a les larmes aux yeux. Vous ne verrez pas le visage de cette réfugiée nord-coréenne dans la presse. Pour témoigner de sa vie au Gwalliso No 18, dans la province sud de Pyongyang, elle se fait appeler Madame Kim, un nom d’emprunt.
En 1970, ses parents ont été envoyés dans ce camp administré par le Bowibu, l’agence de sécurité nationale. Cinq ans plus tard, elle les a rejoints. Dix-huit mille prisonniers politiques y étaient détenus sous la surveillance de gardes armés. En Corée du Nord, il y a aujourd’hui encore six camps – dont certains sont soumis à un régime beaucoup plus dur que le No 18 – où 200?000 détenus tentent de survivre. Beaucoup meurent dans les premières années.
A 13 ans, l’adolescente, qui vient de rejoindre sa famille, assiste à sa première exécution. Il y en aura d’autres, dont trois pendaisons. Pourquoi a-t-elle été envoyée là? Elle ne l’apprendra qu’après avoir quitté son pays: son grand-père, qu’elle n’a jamais vu, avait fui au Sud. Alors les sept membres de sa famille ont été condamnés à vivre dans une pièce de 3 mètres sur deux, avec 500?grammes de riz humide pour se nourrir chaque jour.
Réveillée avant que le soleil ne se lève, elle est allée travailler à la mine, seize à dix-huit heures par jour, sept jours sur sept, pour rentrer dans son baraquement à la nuit tombée. A 49?ans, elle ne peut plus travailler, souffrant de la silicose, une maladie contractée en inhalant des poussières de charbon.
«Quand nous passions entre les gardes, il fallait avoir les mains dans le dos, le regard fixé vers le sol. Parfois, l’un d’eux nous apostrophait en nous demandant de nous agenouiller et d’ouvrir la bouche. Ensuite, il crachait dedans. Quand cela m’est arrivé, j’ai eu envie de vomir. Si on manifestait quoi que ce soit, on était battu», se souvient-elle.
«Nous étions traités comme des chiens», poursuit-elle. Dans les bâtiments de cellules «disposées en enfilade pour que chacun espionne tout le monde, chaque famille devait produire un rapport par mois pour dénoncer un comportement déviant», témoigne-t-elle.
Libérée parce qu’elle travaillait dur, un jour d’anniversaire du dictateur Kim Jong-il, Madame Kim, qui ne pesait plus que 40 kilos, n’avait nulle part où aller ni le moindre sou. Elle tente alors de passer en Chine, où sa peau de vieille femme, alors qu’elle n’a que 43?ans, lui évite d’être vendue par un garde-frontière à un trafiquant chinois.
Pour rejoindre la Corée du Sud, elle a traversé trois pays dans des conditions difficiles. Sur une barque lourde de 16 réfugiés voguant sur le Mékong au Laos, elle a vu sa voisine happée par un crocodile. C’était il y a deux ans. Elle a dessiné ce mangeur d’hommes, son père tué dans un accident de mine, la pendaison et elle-même portant du charbon. Quelques dessins naïfs. En témoignage.