C’est quoi, Copenhague? Tout d’abord un objectif: celui de ne pas dépasser, coûte que coûte, la barre d’un réchauffement global de 2 o C. On peut également utiliser une autre échelle: la concentration de CO 2 dans l’atmosphère, pour comprendre l’urgence de la situation.
En octobre dernier, nous avons atteint la cote d’alerte de 387,75 ppm (milligramme par kilogramme) – avec une augmentation de 29% depuis l’an 2000 et de 41% depuis 1990 – alors que cette concentration n’était que de 290 ppm à l’ère préindustrielle. Comme pour les 2 o C d’augmentation de la température, nous devons impérativement rester sous la barre des 450 ppm.
Au-delà, ce serait la porte ouverte à un emballement du climat avec à la clé des impacts irréversibles (montée rapide du niveau des océans, fonte des glaces de l’Arctique, des glaciers du Groenland, désertification de vastes régions du monde). Pour le professeur Dominique Bourg, professeur à l’Université de Lausanne et conseiller de Nicolas Hulot, «on a déjà dépassé le stade de dangerosité. A 450 ppm, on ouvre la boîte de Pandore.»
Pour arriver à tenir ces engagements, les 192 pays réunis à Copenhague devront s’atteler à un gigantesque chantier, avec trois gros dossiers, à côté duquel le Protocole de Kyoto fait figure de petit galop d’essai.
1 Diminution?des émissions
Pour le professeur Martin Beniston, spécialiste du climat et professeur à l’Université de Genève, le défi est important. «On sait aujourd’hui que pour simplement stabiliser les concentrations des gaz à effet de serre, on devrait réduire nos émissions actuelles de 50% environ. Il faut viser 80% de réduction à l’horizon 2050 même si l’idéal est d’avancer plus vite. Sans un calendrier chiffré à Copenhague visant une telle réduction, ce serait l’échec.»
La réalité est plus modeste. Dans un premier temps, les pays industrialisés devraient prendre en charge le plus gros de l’effort. Mais là encore, tous ne songent pas à avancer à la même vitesse. L’Europe des 27 comme la Suisse parle de 20% à l’horizon 2020, avec comme date de référence 1990, voire de 30% en cas d’accord. Le Japon avance le chiffre de 25%, la Norvège, la plus exemplaire, de 30 à 40%. Quant aux Etats-Unis, ils font figure de très mauvais élève. Ils promettent de réduire de 17% leurs émissions mais avec comme date de référence l’année 2005. Les 17% deviennent ainsi 3%, soit moins que ce qui était prévu dans le Protocole de Kyoto.
Pour Dominique Bourg, «les Etats-Unis se foutent du monde et le pauvre Obama fait ce qu’il peut. C’est le poids des lobbies.» Quant à la Russie, elle annonce une réduction de 25% par rapport à 1990. Mais là aussi, c’est de la poudre aux yeux si l’on tient compte de la fermeture des usines lors de la chute de l’URSS.
Enfin, la Chine a finalement donné un chiffre. Elle propose de faire baisser son intensité carbone de 40 à 45% d’ici à 2020. Cet objectif n’est pas à négliger sur la base d’une croissance de l’ordre de 8%.
Et, petit constat qui a son importance, 25% des émissions de la Chine correspondent à des objets exportés, souvent vers des pays riches. Des pays riches qui ont ainsi également délocalisé les émissions dues à la consommation.
2 L’aide à accorder aux pays en développement
Pour le professeur Martin Beniston, «ce sera l’un des grands points d’achoppement à Copenhague. En période de crise économique, on pourra toujours dire que l’argent manque. Mais sans accord-cadre, ce sera l’échec.» Pourquoi faut-il aider les pays en développement? Pour qu’ils puissent s’engager à lutter contre la croissance de leurs propres émissions à l’horizon 2020.
Pour cela, il faut les aider à construire un modèle énergétique pauvre en carbone, faciliter leur adaptation aux impacts des changements climatiques, lutter contre la déforestation (un sujet à part entière!). Il faudrait débloquer 150 milliards de francs par an d’ici 2020. Ce qui ne va évidemment pas de soi. Pour le professeur Beniston, «la Suisse sera aussi généreuse que l’Union européenne voudra bien l’être…». Pour l’instant, la bataille fait rage du côté des Européens. Là encore, il faudra sans doute casser la tirelire.
3 Freiner la déforestation
Pour le professeur Beniston, «la déforestation représente 20 à 25% des émissions anthropiques de CO 2 dans l’atmosphère». C’est-à-dire toutes les émissions de CO 2 des Etats-Unis. ou le secteur mondial des transports. La forêt est un important puits de carbone que l’on est en train de massacrer avec chaque année la disparition d’une surface de la taille de la Floride. Pour le professeur Bourg, «la déforestation au Brésil a représenté, en moyenne, de 1990 à 2005, une gigatonne de CO 2 , soit 10 puissance 9? tonnes!» Là aussi la note sera élevée: des dizaines de milliards de dollars par an!
Comment la Suisse va vivre le réchauffement climatique
Notre pays sera naturellement touché par les hausses de températures annoncées. Pour atténuer les effets de cette modification du climat, des mesures devront être prises. L’heure est déjà à la controverse.
Que se passerait-il en Suisse si rien n’est réellement entrepris?
La climatologue Martine Rebetez de l’Institut WSL, a déjà une idée assez précise des problèmes auxquels sera confrontée la Suisse en 2050.
«A cette date et d’une manière globale sur l’ensemble de la planète, on aura une augmentation moyenne de la température de 2?oC, avec 70% d’océans. En Suisse, on ne serait pas loin d’une élévation de la température de 4 oC. On a déjà subi une augmentation de 1,5?oC, cela signifie donc 2,5?oC de hausse supplémentaire. La température croit actuellement de 0,57?oC par décennie et cela à tendance à augmenter.
C’est donc un changement considérable qui se profile. Les conséquences concrètes? Un changement du régime des précipitations, plus d’inondations, plus de sécheresse, une fonte accélérée des glaciers, des laves torrentielles, des coulées de boue et des canicules, comme en 2003, de plus en plus fréquentes et difficiles à vivre pour la population.
Pour la Suisse, ce n’est pas encore dramatique. Mais ailleurs dans le monde, beaucoup de pays auront du mal à réagir. A l’horizon 2100, si rien n’est fait, le monde changera de physionomie avec une hausse de la température de 4?oC. La forêt amazonienne sera réduite à l’état de maquis, une partie de l’Afrique transformée en désert, les côtes du Sud-Est asiatique risquent d’être submergées et des centaines de millions de personnes contraintes à l’exil.»
Si des mesures sont prises, qu’est-ce que cela impliquera concrètement pour la Suisse?
Martine Rebetez relativise le travail à fournir pour arriver à une réduction de 20% des émissions. «L’effort proposé ne va pas se faire en totalité sur son territoire. Le principe est d’acheter des permis de polluer à l’étranger. Ma position? Comme scientifique, je pense que c’est inacceptable. D’après nos calculs, pour ne pas augmenter la température globale de plus de 2? o C, il faut diminuer les émissions sur le territoire des pays développés, de l’ordre de 25 à 40%. Donc une proposition suisse à 30% devient intéressante si elle concernait exclusivement la Suisse sans passer par l’achat de permis de polluer à l’étranger. Jusqu’ici, ces permis frôlent la barre des 50% de l’effort total».
Plus concrètement encore, qu’est-ce qui va changer pour les Suisses dans leur quotidien?
Pour le professeur Beniston, «75% des émissions de carbone proviennent en Suisse du secteur des carburants fossiles. S’affranchir du pétrole, ce ne sera pas facile. Il faudra trouver des mécanismes financiers pour rendre l’or noir moins attractif et permettre de développer des technologies alternatives beaucoup plus rapidement. Il y a la taxe carbone, un moyen de dissuasion financière pour inciter les utilisateurs à migrer vers des solutions pauvres ou neutres en carbone.»
D’une manière ou d’une autre, le contribuable passera à la caisse. Rien de dramatique au demeurant. Les experts ont chiffré à 0,12% de la croissance annuelle mondiale les mesures d’atténuation du réchauffement.