GENÈVE

Que cache la mystérieuse visite du vice-président iranien?

Par ALAIN JOURDAN le 02.02.2010 à 00:00

Officiellement, Esfandiar Rahim Mashaie est à Genève pour parler tourisme. Difficile à croire.

Décalé et surréaliste. Alors que la tension s’accroît encore un peu plus autour de la question du nucléaire, le vice-président de la République islamique d’Iran, Esfandiar Rahim Mashaie, était hier à Genève pour parler «officiellement» tourisme et inves­tissements. Il doit repartir aujourd’hui.

Invitée d’honneur de la 6e?édition de la Place des affaires (voir en page 11) , qui se tient à Palexpo, l’Iran a inauguré un stand dédié aux projets de développement de l’île de Kish. Lors d’une conférence de presse, Esfandiar Rahim Mashaie a consacré de longues minutes à décrire la géographie de l’ancien royaume de Perse, son climat, la richesse de ses coutumes et la diversité culturelle de ses populations. Un tableau parfait.

Le tourisme, vraiment?

Difficile de croire cependant que le tourisme soit la préoccupation majeure du moment en Iran. Depuis quelques heures, l’enjeu est ailleurs. Le rapport de force avec l’Occident atteint son point culminant. Si la République islamique a de bonnes raisons de venir chercher des contacts en Suisse, ce n’est pas, vu l’ordre des priorités, pour attirer des tour-opérateurs et des investisseurs sur une île, fut-elle idyllique. En revanche, on sait la diplomatie Suisse toujours à l’œuvre et très active pour aider les protagonistes de la crise iranienne à sortir de l’impasse. Ce n’est pas un hasard si Esfandiar Rahim Mashaie a cru bon de faire explicitement référence aux bonnes relations qu’entretient l’Iran avec la Confédération, notamment dans le domaine énergétique.

Négociations secrètes

Si le vice-président iranien s’est résolu à faire un aller-retour à Genève ce 1er février, ce n’est pas pour convaincre d’éventuels partenaires financiers de l’urgence qu’il y a à placer de l’argent dans ce petit coin de paradis qu’est cette rivale annoncée de Dubaï et Doha: Kish, «île de rêve à vocation de paix».

Lorsqu’on associe le mot urgence avec l’Iran, on pense rarement tourisme et immobilier. Le déplacement en solo d’Esfandiar Rahim Mashaie est plutôt à inscrire dans le cadre des négociations secrètes menées à Genève depuis plusieurs mois. Officiellement, elles n’existent pas et n’ont jamais eu lieu. Elles précèdent pourtant les épisodes de détente ou de crispation.

On sait de source diplomatique que la Suisse redouble d’efforts pour remplir sa mission de bons offices et faciliter les rencontres entre émissaires américains et iraniens. Sans doute a-t-elle encore tenu son rôle en marge de cette tournée de «promotion touristique». Toute la question est de savoir maintenant quel est le contenu du message porté par Esfandiar Rahim Mashaie. A-t-il profité de la présence à Genève d’une importante délégation américaine pour jouer le coursier de Téhéran?

 


 

Des Suisses punis pour l’Iran

C’est imminent. Les firmes helvétiques Vitol et Glencore ainsi que la néerlando-suisse Trafigura, la française Total, la britannique BP et l’indienne Reliance verront bientôt se refermer le marché américain si elles s’obstinent à fournir de l’essence à l’Iran. Ainsi vont en décider les deux Chambres du Congrès américain. Le Sénat vient d’adopter un projet de loi jeudi dernier. Et il ne reste plus qu’à faire la synthèse avec le texte adopté plus tôt par la Chambre des représentants. Bref, ce n’est plus qu’une question de jours.

L’objectif, c’est évidemment de mettre la pression sur la République islamique qui poursuit un programme nucléaire inquiétant. Les Américains comptent donc frapper là où ça fait mal: le régime des mollahs a beau gouverner un Etat pétrolier, il n’a pas les capacités de raffinage nécessaires et doit donc importer 40% des besoins nationaux.

Pékin sous pression

La menace a déjà porté. Avant même l’adoption définitive, le texte de loi américain a convaincu Glencore de mettre fin à trois décennies de commerce avec l’Iran. Un début prometteur. Mais il reste à voir si les compagnies qui se retirent ne seront pas simplement remplacées par d’autres.

Comme la malaisienne Petronas. Ou surtout les firmes chinoises! Justement. La Chine est le pays qui résiste encore à l’adoption de nouvelles sanctions contre l’Iran par l’ensemble de la communauté internationale. Au Conseil de sécurité de l’ONU, même la Russie ne met plus son veto à des mesures contre Téhéran. Mais voilà: l’Iran est le troisième fournisseur de la Chine en pétrole.

Cela explique pourquoi le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, se permet encore de provoquer. Dimanche, il a laissé entendre qu’il pourrait mettre prochainement à exécution sa menace de produire du combustible nucléaire hautement enrichi. «Nous allons annoncer une bonne nouvelle concernant la production d’uranium enrichi à 20%» durant l’anniversaire de la révolution islamique. C’est-à-dire entre le 1er et le 11 février.

Des Patriot dans le Golfe

Bref, l’heure n’est plus au dialogue mais aux jeux d’intimidation. L’administration Obama, lasse de tendre une main que les mollahs refusent de saisir, a semble-t-il décidé de déployer des systèmes antimissiles dans le Golfe, afin de «rassurer les pays arabes» et «calmer Israël». Selon le New York Times et le Washington Post , des navires spécialisés Aegis doivent être positionnés au large des côtes iraniennes et huit batteries de missiles Patriot installées au Qatar, dans les Emirats arabes unis, à Bahreïn et au Koweït.
Andrés Allemand

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