Quarante-deux. C’est le nombre de fois où le mot « Switzerland » apparaît dans le manifeste de mille cinq cent dix-huit pages rédigé en anglais par Anders Behring Breivik, l’auteur du carnage norvégien qui a tué 93 personnes vendredi, lors de l’attentat dans la capitale, Oslo, et de la fusillade programmée dans la foulée sur la petite île d’Utoeya. Le nom du pamphlet ? « 2083- Une déclaration européenne d’indépendance ». Plongée au cœur de cette diatribe irrationnelle qui évoque, pêle-mêle, l’islamisation rampante de l’Europe, la « race nordique » en voie d’extinction, mais recense aussi scrupuleusement les intérêts militaires et stratégiques européens, comme autant de cibles potentielles de « sabotage ».
La raffinerie de Cressier
Des actes de détérioration auxquels « les combattants de la résistance » devront s’employer uniquement dans les pays « sans espoir de voir le changement [voulu] par les moyens démocratiques ». C’est-à-dire : la Norvège, la Suisse, l’Allemagne, la France, la Grande Bretagne, la Suède, la Belgique, le Luxembourg, l’Autriche. « Etc. » ajoute-t-il à la fin de cette liste. Parmi les cibles favorables à de tels actes en Suisse, figurent la raffinerie de Cressier et celle de Collombey (qu’il écrit « Collombery »). Autres cibles « recommandées » aux « combattants de la résistance » dont il se veut le fer de lance, les centrales nucléaires, dûment recensées, avec dates de mise en service respectives pour Beznau, Gösgen, Leibstadt et Mühleberg.
Traîtres de catégories A et B
L’homme classifie les traîtres en deux catégories, A et B. « Ne blâmez pas les animaux sauvages (les musulmans, ndlr) mais les traîtres multiculturels de catégories A et B qui ont laissé rentrer ces animaux dans nos pays, et continuent de leur en faciliter l’accès ». Dans cette catégorie, figurent par exemple politiciens et journalistes. Un confrère suisse a dû avoir froid dans le dos quand il a d’ailleurs vu son nom publié dans ce tissu de colère : Sylvain Besson, du journal Le Temps. Mais c’est en fait pour faire les louanges de « ce journaliste intrépide » pour une de ses enquêtes parues en 2002 et qui détaille les pistes du financement islamique en Suisse. Selon un système d’extrapolation obscur, Anders Breivik considère qu’en Suisse, il y a un demi-million de traîtres, toutes catégories confondues (498 000 exactement, selon ses calculs).
L’islamisation rampante
Dans un tableau de 4 colonnes, l’homme veut dresser l’état des lieux du pourcentage de musulmans dans les populations de différents pays européens, de 2009 à 2070. S’ils sont 6 à 7 % de musulmans en Suisse en 2009 – estimation jugée crédible -, ils seraient 46 % en 2070. « Cette extrapolation n’a rien de scientifique. Ces chiffres sont impossibles à vérifier. D’autant que depuis 1999 et la fin de la guerre dans les Balkans, la Suisse ne connaît pas d’immigration musulmane massive. Au contraire, la politique migratoire actuelle et la libre-circulation promettent plutôt une immigration de type chrétien dans les années à venir », analyse Philippe Wanner, démographe à l’Université de Genève.
Ces chiffres délirants mènent l’auteur à une conclusion non moins démentielle : « Les peuples nordiques sont promis à l’extinction si nous ne résistons pas et nous ne reprenons pas le contrôle militaire et politique de nos pays ».
Elimination des « traîtres » d’ici 2100
Pour remédier à toute cette débauche, il faut « retrouver [nos] racines catholiques ». Et prendre les armes. Après avoir passé en revue les cibles d’intérêts stratégiques en Europe, Anders Breivik préconise de passer à l’action en 3 étapes. Les sabotages font partie de la première phase qui s’étend jusqu’en 2030. Puis ils continuent, mais encore plus spectaculaires, jusqu’en 2070. La dernière étape, de 40 ans également, de 2070 à 2100, prévoit « l’exécution des traîtres de catégories A et B ».
En préambule à ces « phases », l’auteur parle du lancement de sa campagne « décisive » pour laquelle il s’emploie à faire un calcul obscure, au vu du ratio des traîtres de catégories A et B, dont la conclusion est sans appel : pour la Suède, il faut prévoir 9 393 kilos d’anthrax afin d’en éradiquer tous les « traîtres » ; pour le Luxembourg, 498 kilos sont nécessaires ; pour l’Italie, quelque 60 000 kilos. Pour la Suisse, tout bien pesé, 7 777 kilos (ou grammes, le propos est opaque) permettraient de venir à bout de tous ses traîtres qu’elle héberge sur son territoire.
« Les colonies albanaises » de Suisse
Aussi, tout au long des plus de 1500 pages dans un anglais quasi impeccable rédigées par l’auteur du carnage norvégien, trouve-t-on pêle-mêle toutes les (mauvaises) raisons de la colère de l’homme : « les colonies albanaises implantées en Allemagne et en Suisse [qui] ont créé le monopole du commerce d’héroïne ». Mais aussi les « salopes » qui tombent sous cette catégorie lorsqu’elles ont eu 20 partenaires et plus, et qui propagent les « maladies sexuellement transmissibles ».
Les services secrets européens
Fou, oui. Mais bien documenté, hélas. L’auteur du carnage norvégien répertorie dûment le nom des services secrets et/ou de renseignements de chaque pays européen. Pour la Suisse, c’est ainsi le SAP qui est dans le collimateur de l’homme : le service d’analyse et de prévention est mentionné aux côtés des MI5 britanniques et des Politiets sikkerhetstjeneste (PST) norvégiens. Des services dont il a su se jouer vendredi en mettant en œuvre son plan diabolique et minutieusement préparé durant de longues années.