UNION EUROPÉENNE

Bilan positif pour Sarkozy l’Européen

Par JEAN-NOËL CUÉNOD PARIS le 17.12.2008 à 00:00

Dans quinze jours, Paris cédera la direction de l’Union européenne à Prague. Le politologue François Heisbourg dresse un bilan positif de la présidence française. Interview.

«J’ai essayé de bouger l’Europe.» En ces termes, Nicolas Sarkozy a caractérisé hier devant le Parlement européen, à Strasbourg, son action à la tête de l’Union durant les six mois dévolus à la France dans le contexte des «présidences tournantes». Dès le 1er janvier, Prague succédera à Paris.? Le politologue François Heisbourg – président de l’ International Institute for Strategic Studies (IISS), basé à Londres – se penche sur ce semestre bouleversé.

Quel bilan général tirez-vous de la présidence française?
Le président Sarkozy a dû se focaliser sur des sujets inattendus par rapport aux thèmes prévus, comme le Traité de Lisbonne et la politique de sécurité commune. La crise russo-géorgienne et le tsunami financier ont bouleversé cette donne. C’est alors que Nicolas Sarkozy a bien incarné ce qui fait le génie français, à savoir l’improvisation et la débrouillardise.

Dans la crise russo-géorgienne, l’action du président Sarkozy portera-t-elle ses fruits?
En tout cas, elle a porté ses fruits à court terme. Les dangers de voir les troupes russes s’enfoncer encore plus dans la Géorgie étaient bien réels. En ne faisant pas dans la dentelle diplomatique et en dialoguant vite avec les dirigeants russes, le président français a évité ce péril. A moyen et long termes, on ne peut rien dire pour l’instant. La Russie va au-devant d’une crise économique de grande ampleur. Tout dépendra de l’interaction entre cette situation et la politique européenne.

Quel jugement portez-vous sur la présidence française face au tsunami financier?
Sans le vouloir sans doute, Nicolas Sarkozy a fait la politique de Roosevelt lorsqu’il s’est installé à la Maison-Blanche en 1933. Il a donc essayé une succession d’approches pour rejeter celles qui échouent et développer celles qui fonctionnent. Par exemple, la présidence française convoque le G4 pour faire face au début de la crise, c’est-à-dire l’Italie, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne. Résultat: c’est l’échec. Dans la foulée, Sarkozy met sur pied un minisommet des pays de la zone euro, et là, ça marche. On dispose même d’un format qui peut servir à l’avenir. C’est typique de la méthode Sarkozy.

Le couple franco-allemand se porte mal. Peut-il être remplacé par un axe Paris-Londres?
Non. L’Allemagne est la première puissance économique de l’Union et, on l’oublie souvent, la première exportatrice mondiale, devant la Chine. La mésentente franco-allemande résulte de la mauvaise qualité des rapports entre Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. Ce qui est loin d’être anecdotique. Mais il existe surtout une différence de lecture de la crise qui est encore plus fondamentale. La France – et avec elle, la plupart des pays industrialisés comme la Grande-Bretagne et les Etats-Unis – voit la crise comme un élément majeur, potentiellement de la taille de la dépression de 1929. Dans ces circonstances, le discours des Français, Britanniques et Américains tient en cette formule: la maison brûle, il faut mettre en action les lances à incendie et non pas les calculettes. Les Allemands, eux, sont persuadés que cette crise ne recèle pas autant de périls et qu’elle ne nécessite pas de lancer des grands programmes de relance. Cette différence de lecture est une source d’inquiétude très sérieuse.



Vers une présidence tchèque atone?

La séquence française achevée, l’Union européenne devrait retrouver bientôt un cours plus ordinaire: le 1er janvier, ce sera au tour de la République tchèque d’assurer pour six mois la présidence de la communauté des Vingt-Sept. Dans l’histoire de l’Union, on a connu des successions moins contrastées. L’autorité, le style, les convictions: tout oppose Nicolas Sarkozy et les actuels dirigeants tchèques. Le président français dispose de larges pouvoirs; il dirige une majorité solide, fidèle aux engagements européens du pays; ancien ministre, il fréquente depuis longtemps à Bruxelles et à Strasbourg les principaux dirigeants du continent; enfin, s’il n’appartient pas à la famille des fédéralistes, il a depuis dix-huit mois joué le jeu de la coopération gouvernementale au sein d’une Europe qu’il dit vouloir réveiller.

Une coalition divisée
Rien de tel à Prague. La République tchèque est le seul des 27 Etats membres de l’Union à ne s’être pas encore prononcé sur le Traité de Lisbonne; à la tête d’une coalition étroite et partagée entre libéraux, Verts et démocrates-chrétiens, le premier ministre Mirek Topolanek a dû se résoudre à reporter le vote de ratification au 3 février 2009, en espérant que d’ici là, il parviendra à négocier un compromis avec l’opposition sociale-démocrate; son parti lui-même (ODS) est d’une loyauté très incertaine. Affaibli par de récents déboires électoraux, il est aussi divisé entre des pro-Européens souvent timides et des eurosceptiques prêts à rejoindre la formation ultralibérale et europhobe que projettent de constituer des proches de Vaclav Klaus, le président de la République.
Le chef de l’Etat incarne à lui seul l’exception tchèque. «Dissident de l’Europe», il a de l’Union une vision si noire qu’il refuse même d’en voir
les emblèmes: présidence européenne ou pas, le drapeau étoilé ne flottera pas l’an
prochain sur le château de Prague, la résidence des présidents de la République.

«Il ne se passera rien»
Faiblesse et divisions du parti au pouvoir, hostilité du chef de l’Etat à l’intégration européenne, réticences de l’opinion publique: que peut-on prévoir des six mois de présidence tchèque? Vaclav Klaus croit pouvoir annoncer le programme: «C’est simple, assène-t-il, il ne se passera rien. Un petit pays n’a d’influence sur rien.» Pragmatique, soucieux de rassurer des interlocuteurs sceptiques, le premier ministre tient un langage plus volontaire. On annonce à Prague la tenue d’un sommet qui devrait instituer «un partenariat oriental» avec six anciennes républiques soviétiques. A Bruxelles, l’ambassadrice tchèque auprès de l’UE évoque une conférence des Vingt-Sept avec le président Barack Obama. Intentions louables. Il en faudrait plus cependant pour convaincre: du premier semestre 2009, les partenaires les plus européens attendent sans doute davantage.

Jean-François Verdonnet

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