L'événement

L’Amérique «Top Secret», un monstre incontrôlable

Par OLIVIER BOT le 21.07.2010 à 00:00

La communauté du renseignement a grossi sans limites et dépensé sans compter depuis le 11 Septembre. - Près de 2000 sociétés privées sont sous contrat pour effectuer des tâches de renseignement pour les agences. - Loin de New York, à Cedar Rapids, dans le Midwest, la sécurité et le renseignement sont des priorités.

Le traumatisme des attentats du 11 septembre 2001 a-t-il accouché d’un monstre tentaculaire du renseignement aux Etats-Unis? Cette première attaque extérieure sur le sol national a-t-elle conduit les Américains à dépenser sans compter pour garantir leur sécurité? Oui et au-delà de toute mesure, répond neuf ans après le Washington Post, dans une enquête dont le troisième et dernier volet est publié aujourd’hui. Pire, selon le quotidien, célèbre pour avoir sorti l’affaire du Watergate, cette communauté du renseignement est aujourd’hui un gouffre financier, hors de tout contrôle et, pour partie, composée de contractuels dépendant de sociétés privées avant d’être au service de la nation.

«Un Etat dans l’Etat»

Cette «Amérique top secret» – selon le titre de l’enquête du Washington Post – emploie aujourd’hui près de 854?000 personnes, qui ont, à un niveau ou à un autre, accès à des documents confidentiels. C’est une fois et demie la population du district de Washington DC, près de deux fois celle du canton de Genève. Illustration de cette inflation du secret: en 2002, le service de renseignements militaires du Pentagone employait 7500?personnes; aujourd’hui 16?500 agents travaillent dans cette agence! La NSA – les grandes oreilles qui écoutent et analysent les conversations téléphoniques de la planète – a, durant la même période, multiplié par deux son budget.

«La communauté du renseignement est devenue un Etat dans l’Etat, en connexion avec le complexe militaro-industriel», commente Jean-Jacques Cécile, un ex-agent français devenu spécialiste des services américains. Et il voit mal comment l’Amérique pourrait revenir en arrière désormais.

«Les Etats-Unis sont une fourmilière. Si un coup de pied est donné, tout le monde bouge et veut des résultats immédiats. Dans ce pays, pour atteindre cet objectif, le moyen, c’est l’argent», ajoute l’expert. L’an dernier, le budget du renseignement aux Etats-Unis s’élevait à 75 milliards de dollars, deux fois et demie celui de 2001!

Rapports dans les tiroirs

Dopée à la peur, la politique de sécurité du président George?Walker Bush n’autorisait ni refus de crédits au Congrès ni restrictions aux contrôles des citoyens. A coups de restructurations et même de créations, les organismes chargés des questions de sécurité intérieure et extérieure fleurissaient. A la fin de 2001, 34 agences ou départements apparaissaient. En tout, 263 entités ont gagné leur autonomie durant ces neuf dernières années. Parmi elles, l’énorme Office de sécurité intérieure, créé dans la foulée du Patriot Act qui a multiplié les entorses aux libertés et droits civiques pour lutter contre le terrorisme sur le sol américain, ou la task force de recherche des terroristes étrangers.

Conscient que des missions se recoupaient, que les données récoltées et les rapports publiés s’entassaient dans les tiroirs sans être digérés, Washington créait en 2004 une Direction nationale du renseignement. Mais son travail de coordination a été rendu difficile par l’immensité du périmètre du renseignement et la guerre des services. La CIA, la principale agence de renseignements américaine, a par exemple classifié certains documents à un niveau inaccessible au Centre national antiterroriste, qui dépend de la Direction nationale du renseignement…

Pas d’attentat depuis 2001

«La croissance a été telle depuis le 11 septembre qu’embrasser la communauté du renseignement est un sacré challenge pour tous», reconnaissait Robert Gates, secrétaire à la Défense, interrogé par le quotidien de Washington. «Je ne vivrais pas assez longtemps pour être briefé sur tout ce que l’on reçoit», convenait un officier supérieur de la Défense qui concentre deux tiers des programmes de renseignement.

Les enquêteurs du Washington Post s’interrogent sur l’efficacité de cet énorme dispositif. La récente tentative d’attentat à Times Square ou celle du vol Amsterdam-Detroit ont été déjouées par des témoins anonymes, font-ils remarquer. A Washington, on répond qu’aucun attentat n’a été commis sur le sol américain depuis le 11 septembre.

 


 

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