PRISE DE CONTRÔLE

L’Afrique, une terre à louer

Par ANDRÉS ALLEMAND le 12.08.2010 à 00:00

Le continent subit une véritable ruée mondiale vers ses terres agricoles. Cette frénésie foncière, au lieu de favoriser son développement, vire à l’exploitation. C’est la conclusion, explosive, d’un rapport que la Banque mondiale semble vouloir dissimuler.

C’est une petite bombe. Le vénérable Financial Times a affirmé à la fin de juillet détenir un rapport détonnant de la Banque mondiale, que celle-ci s’apprête à révéler un de ces prochains jours, au cours du mois le plus creux du calendrier international. Selon le quotidien économique, le document dresse un tableau particulièrement alarmant: de plus en plus d’investisseurs étrangers (publics ou privés) s’arrachent les terres arables des pays les plus pauvres. A des conditions désastreuses pour l’économie et les populations locales. Surtout en Afrique.

Le phénomène, bien sûr, n’est pas nouveau. Mais il a pris des proportions étonnantes ces cinq dernières années. Et affolantes depuis la crise alimentaire mondiale de 2008. Car des gouvernements du Nord ont soudain réalisé qu’ils ne pourraient pas toujours garantir à leur population l’accès aux produits agricoles de base.

Pour un euro l’hectare

Ainsi, la Chine, en pleine croissance économique, voit sa population consommer de plus en plus d’aliments qu’elle n’arrive pas à produire en suffisance. Dans les pays du Golfe, déjà désertiques et redoutant de surcroît les effets du réchauffement planétaire, la sécurité alimentaire passe par le contrôle de terres à l’étranger. S’ajoute à cela le boom des agrocarburants à chaque fois que les prix du pétrole partent à la hausse. De quoi expliquer cette frénésie foncière qui, à son tour, provoque l’entrée en scène des spéculateurs, à la recherche de nouveaux marchés suite à la crise financière mondiale.

Forcément, c’est en Afrique que les conséquences sont les plus spectaculaires. Le continent, en effet, dispose encore de vastes terres peu exploitées et très bon marché. Sur 800 millions d’hectares considérés comme arables, seulement un quart seraient cultivés. Du coup, au Soudan, par exemple, des investisseurs étrangers auraient déjà pris le contrôle de quatre millions d’hectares, c’est-à-dire l’équivalent de la surface totale du territoire helvétique. Cela, dans un pays certes immense, mais en grande partie désertique. En Ethiopie, où la location annuelle ne coûte qu’un euro par hectare, quelque 800 baux à long terme auraient été signés depuis 2007 avec des investisseurs étrangers. Sur tout le continent, on estime qu’au moins 20 millions d’hectares ont déjà été cédés. Mais peut-être le double ou même le triple, selon les sources.

L’ennui, reconnaît la Banque mondiale, c’est que ces investissements, loin d’être une aubaine pour le continent noir, finissent par nuire à des populations déjà pauvres et à des économies précaires. Car les acquéreurs ciblent les pays avec les législations les plus faibles, arrachent des locations à prix cassés, à des taux d’imposition ridicules voire inexistants, sans forcément créer de l’emploi ni développer les infrastructures locales.

Des populations spoliées

Or, les vastes surfaces louées aux étrangers sont souvent habitées. Et des familles de paysans les cultivent depuis des générations sans pour autant détenir de titres de propriété reconnus par les autorités. Ces populations sont souvent déplacées sans contrepartie et leurs terres polluées sans vergogne.

C’est déjà le Financial Times qui avait révélé, à la fin de 2008, un incroyable contrat négocié à Madagascar par la compagnie sud-coréenne Daewoo Logistics. L’accord prévoyait le contrôle de la moitié des terres arables du pays pour une durée de 99?ans. Le tout gratuitement. Le deal fut abandonné, après avoir contribué à un coup d’Etat.

Dans un tout autre genre, en Ouganda, les Chinois ont fait venir leurs propres ouvriers et leurs propres semences, rapportait récemment Radio France Internationale.

L’aveu embarrassant

Au Cameroun et au Mozambique, ils négocieraient l’arrivée de 10?000 colons… pour y cultiver du riz.

Bref, à quelques exceptions près, les investissements étrangers, activement encouragés par la Banque mondiale, auraient fait davantage de mal que de bien à l’Afrique. Un comble, quand on sait qu’un milliard d’êtres humains souffrent encore de la faim et qu’ils se trouvent en majorité sur le continent noir. Et ce décalage risque d’empirer, car la population mondiale va passer de 6,8 milliards d’individus actuellement à 9 milliards en 2050.

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