Il s’éclipse parfois, miné par les tentatives de blocage ou les problèmes de financement. Puis revient sans crier gare sur le devant de la scène médiatique, balançant ses révélations exclusives et souvent gênantes à la face du monde. Avant de se refaire discret jusqu’au prochain scoop. WikiLeaks, ou l’art périlleux de la balance.
Son fonctionnement en dents de scie fait qu’on oublie parfois sa phénoménale force de frappe. WikiLeaks, c’est le site par lequel le scandale arrive. Depuis décembre 2006, son tableau de chasse accumule les documents de tous ordres et toutes origines: vidéo accablante d’un massacre de civils par l’armée américaine en Irak, fuites sur un scandale pétrolier au Pérou, publication de courriels croquignolets de Sarah Palin, affaires suspectes d’une banque suisse aux îles Cayman…
Ancien hacker prodige
Bref, WikiLeaks, c’est le paradis des «whistleblowers». Littéralement: les «siffleurs». Des taupes, oui, mais pourvues d’une éthique. Le site avertit d’ailleurs les utilisateurs tentés d’y «uploader» anonymement quelque brûlant secret: s’il accepte «les documents classifiés, censurés ou confidentiels, de nature politique, diplomatique ou éthique», WikiLeaks refuse en revanche «les rumeurs, opinions et documents déjà accessibles publiquement». Un scoop sinon rien.
Bien sûr, chaque information est rigoureusement vérifiée avant publication. Ce qui oblige parfois les collaborateurs du site à lire des rapports barbants de plusieurs centaines de pages à la recherche d’un élément intéressant, puis à synthétiser le tout à l’usage des médias.
Sans bureau, l’équipe de WikiLeaks se résume à cinq bénévoles à plein-temps, dont un seul visage public: celui de Julian Assange. Un Australien sans âge à la chevelure d’ange, qui fait office de porte-parole, de stratège et d’organisateur.
Ancien hacker prodige maintes fois arrêté par la police australienne, aujourd’hui brillant développeur dans le domaine du logiciel libre, Julian Assange a la liberté d’expression chevillée au corps. Et n’hésite pas à admettre les difficultés du site: malgré son dispositif minimaliste, WikiLeaks peine à boucler ses fins de mois.
Economie du bénévolat
Certes, il peut compter selon les situations sur quelque 800 sympathisants travaillant à l’œil: juristes ou avocats offrant leur expertise légale en cas de poursuites judiciaires, informaticiens alignant gratuitement les lignes de code… En outre, WikiLeaks reçoit des dons réguliers d’internautes et d’ONG. Mais ils suffisent à peine à payer la bande passante et l’hébergement des serveurs (actuellement en Suède, bientôt peut-être en Islande). WikiLeaks survit avec 200?000?dollars de budget annuel; or, il en faudrait trois fois plus pour garantir son existence et son indépendance. La fragile économie du bénévolat montre ses limites.
Autre problème de ce site pas comme les autres: les scoops donnés à tous finissent par n’intéresser personne, ou presque. Ainsi, plusieurs documents potentiellement explosifs publiés par WikiLeaks n’ont suscité qu’une indifférence polie dans une presse obsédée par la quête maladive de l’exclusivité.
Qu’à cela ne tienne. Julian Assange planche sur un système d’enchères pour monnayer les scoops de WikiLeaks. Le média qui remporterait la mise aurait la primeur des informations, puis le second plus offrant y aurait accès à son tour, etc. Cela afin d’inciter les rédactions à ne pas étouffer les scoops. «Le courage est contagieux», dit le slogan de WikiLeaks. Pourvu que ce soit vrai.