Jeudi dernier, à 4?heures du matin, après une pleine nuit de débats, le parlement islandais approuvait à la quasi-unanimité (50 pour, zéro contre, une abstention) une loi garantissant l’immunité judiciaire aux journalistes et à leurs sources. L’Icelandic Modern Media Initiative (IMMI), soit «Initiative islandaise sur les médias modernes», transforme l’île nordique aux 320?000 habitants en un refuge pour l’information et la liberté d’expression à l’usage d’Internet.
La loi semble en effet taillée sur mesure pour un site tel que Wikileaks (page Connexions du jeudi 20 mai 2010), qui publie des documents confidentiels fournis par ce qu’on appelle en anglais des «whistleblowers». Soit des informateurs placés au cœur même de l’institution qu’ils dénoncent, que ce soit une banque suisse ou l’armée américaine.
Officiellement, l’initiative islandaise est née en août 2009, lorsque la principale institution financière du pays avait réussi à bâillonner devant les tribunaux la radio-télévision nationale islandaise qui s’apprêtait à diffuser des révélations gênantes la concernant.
Limites de l’immunité
Officieusement, l’IMMI aurait été directement inspirée par nul autre que Julian Assange, l’énigmatique fondateur australien de Wikileaks, soutenu par plusieurs journalistes et élus islandais. «Nous allons créer ici le contraire d’un paradis fiscal, résume l’une des initiatrices de la loi, la députée, artiste et web designer Birgitta Jonsdottir. Au lieu de l’opacité, nous prônons la transparence.» Une noble profession de foi, mais qui a ses limites. En effet, l’éventuelle immunité islandaise ne pourra «probablement pas» s’appliquer à n’importe quel journaliste dans le monde, même s’il publie ses informations en Islande, estime Arthur Bright, du Citizen Media Law Project, centre d’étude sur les nouveaux médias de l’Université Harvard, aux Etats-Unis.
Pourquoi? Parce que les lois internationales qui s’appliquent à l’édition sur Internet «considèrent qu’il y a publication au point de téléchargement (download) et non pas au point de mise en ligne (upload)», rappelle le juriste de Harvard.
Traduction: si un site Web hébergé en Islande mais qui est accessible depuis les Etats-Unis est poursuivi devant les tribunaux américains, ces derniers auront tout pouvoir pour le condamner.
Seule consolation pour les partisans de la liberté d’expression: les serveurs sur sol islandais resteront intouchables. De même que les journalistes (et leurs informateurs) qui viendraient s’abriter physiquement sur l’île volcanique.
Disparu pendant un mois
Julian Assange, qui a installé le QG de Wikileaks à Reykjavik, risque de profiter longtemps de l’hospitalité islandaise. Après l’arrestation en Irak de l’un de ses informateurs, qui serait à l’origine de la fuite d’une vidéo montrant une bavure de l’armée américaine à Bagdad, l’activiste australien a disparu de la surface de la Terre pendant un mois. Avant de réapparaître à Bruxelles il y a quelques jours.
Apparemment, les militaires américains souhaiteraient l’interroger sur d’autres documents confidentiels en sa possession. «Je ne crains pas pour ma vie, a-t-il déclaré au Guardian lundi, mais je vais éviter de voyager aux Etats-Unis.» Et ce ne sera pas à cause d’un nuage de cendres volcaniques islandaises…