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Un expert analyse les ratages de la loi antipiratage française Hadopi

Par LUCA SABBATINI le 18.03.2010 à 00:00

Hadopi a déjà gagné ses galons de fable surréaliste. Elle pourrait cependant séduire les politiciens en Suisse qui veulent durcir la législation.

Tragicomédie? Saga des temps modernes? L’Hadopi, cette loi par laquelle le gouvernement français espère enrayer le téléchargement illégal sur le Net, a en tout cas déjà gagné ses galons de fable surréaliste. Réputée techniquement inapplicable, elle serait également à l’origine d’une augmentation du piratage en France (lire cet article).

Spécialiste genevois de la gestion de l’information et de la sécurité sur Internet (www.intelligentzia.net), Stéphane Koch analyse les dérives de ce texte de loi controversé, qui n’en séduit pas moins les politiciens aux quatre coins de l’Europe, Suisse comprise.?

En France, la loi Hadopi va bientôt entrer en phase d’application. Or, il apparaît de plus en plus clairement qu’elle est impossible à mettre en œuvre telle que votée par les députés. Quelles sont ses limites?
Le problème se situe premièrement au niveau de l’identification des fraudeurs présumés. L’élément technique qui sert à l’identification (l’adresse IP) n’est pas une donnée fiable, ne serait-ce que par le fait qu’elle est falsifiable ou que l’utilisateur d’une connexion en rapport avec cette adresse IP n’en est pas forcément l’ayant droit. Par conséquent, les personnes qui ne protègent pas correctement leur réseau Wi-Fi ou dont la connexion a été piratée, ou encore les détenteurs de cybercafés, pourraient être sanctionnées injustement. Imaginons un père de famille, exerçant une activité indépendante, dont les enfants ont téléchargé des contenus à son insu: il pourrait se retrouver dans l’impossibilité d’exercer son activité professionnelle, sa connexion ayant été coupée par l’Hadopi…

Comment expliquez-vous un tel ratage?
Le principal défaut de cette loi, c’est qu’elle n’est pas l’aboutissement d’un processus objectif et concerté, mais plutôt le résultat d’une suite de pressions de la part des lobbies de l’industrie du divertissement. De plus, les politiques ne comprennent pas vraiment les implications et conséquences d’une telle loi, que cela soit au niveau technique ou à celui du comportement des utilisateurs. Suite à l’Hadopi, les sites de téléchargement direct, tels que RapidShare ou MegaUpload, ont vu leur taux de fréquentation bondir. Ces sites, a contrario des logiciels de partage (P2P), permettent un téléchargement discret et rapide. Les liens qui mènent aux contenus «illicites» sont généralement hébergés dans des forums dont il faut devenir membre.

Une loi telle que l’Hadopi serait-elle possible en Suisse? Y a-t-il une volonté aussi grande de verrouiller le Net chez nous que chez certains voisins européens?
En Suisse, on a plus ou moins réussi à résister aux coups de boutoir de l’industrie du divertissement et de la Suisa. Mais il y a une volonté clairement affichée de durcir la législation en vigueur. La Suisa aimerait taxer tous les téléphones mobiles, en dépit du fait que 35% seulement des utilisateurs écoutent de la musique sur leur mobile. Pour que la Suisa et consorts arrivent ensuite à faire appliquer ce principe, il leur faudrait obligatoirement renforcer l’arsenal juridique. Il est donc indispensable pour le citoyen de rester vigilant afin d’éviter ce genre de dérive.

Sur Internet, les outils de répression semblent constamment en retard par rapport aux innovations des hackers qui trouvent toujours des solutions pour contourner les interdits…
Sur la Toile, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Internet, c’est comme un train que l’on a pris en marche, mais on n’est pas tous monté à la même gare… Donc, de facto, le niveau de connaissances et respectivement la capacité à contourner les filtres mis en place sont très hétérogènes. Il y aura toujours des personnes capables de faire fi des mesures restrictives et généralement elles s’arrangent pour que leurs astuces puissent bénéficier au plus grand nombre.

Plutôt que de combattre le piratage sur le Net, ne serait-il pas plus judicieux pour l’industrie du divertissement d’adopter les pratiques innovantes des internautes, notamment le P2P?
S’il y a une chose que l’industrie du divertissement n’est pas prête à faire, c’est de remettre en question son modèle économique. La distribution des contenus numériques est moins onéreuse, en termes de logistique et de production, que celle des supports physiques. Mais la marge des artistes n’a pas progressé pour autant, pas plus que le prix des morceaux n’a baissé. Un modèle intéressant serait de rétribuer directement les artistes. A leur charge ensuite de gérer les montants obtenus en fonction de leurs frais de production et de promotion. De la sorte, les artistes pourraient fixer eux-mêmes le prix de leur contenu et les consommateurs auraient l’assurance de payer directement pour la prestation voulue au lieu d’avoir l’impression d’enrichir indûment des intermédiaires.

 


 

La licence globale, une solution viable?

«Il y a un risque insidieux qui se cache derrière la licence globale. Dans un proche avenir, nous seront tous connectés à Internet 24h/24, que cela soit à la maison ou depuis son téléphone mobile. Il est donc probable que l’industrie du divertissement en profite pour nous vendre des licences (payer à l’accès) plutôt que de continuer à nous laisser acheter des morceaux et/ou fichiers de musique à télécharger. Dès lors, nous ne serons plus maîtres des contenus pour lesquels nous aurons payé. De plus, lorsque le modèle du «tout connecté» sera en place, on verra apparaître des restrictions liées à la géolocalisation… On peut déjà remarquer ce genre de dérive avec Bluewin TV ou Naxoo: les décodeurs permettent d’enregistrer, mais pas de conserver les contenus sur des supports externes, ce qui est possible avec n’importe quel enregistreur de DVD. De même que l’on peut constater les restrictions liées à la géolocalisation avec des plates-formes de «catch-up TV» comme tv-replay.fr ou francetvod.fr, qui regroupent un bouquet de chaînes françaises, mais dont l’accès est limité à la France métropolitaine.»

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