Cent soixante-neuf millions de livres. C’est tout le savoir humain sur papier. Ou du moins l’ensemble des volumes identifiés et répertoriés par l’OCLC ( Online Computer Library Center ), institution américaine qui gère, à travers le site WorldCat.org, le catalogue en ligne de 60?000 bibliothèques dans le monde entier. Cette formidable masse de connaissances, une société à la force de frappe non moins phénoménale la convoite depuis six ans: Google.
Avec le projet de «bibliothèque universelle» lancé en 2004 par le géant d’Internet, «nous sommes passés de l’utopie culturelle au monopole industriel», conclut Alain Jacquesson, directeur de la Bibliothèque de Genève de 1993 à 2007. Pour ce spécialiste de l’archivage dématérialisé, qui vient de publier un ouvrage intitulé Google Livres et le futur des bibliothèques numériques, Google procède à un véritable hold-up patrimonial. Raison pour laquelle le temple genevois du savoir avait en son temps dit non à Google Livres. Explications.
La plupart des bibliothèques multiplient les programmes de numérisation. Pourquoi cette accélération?
Les bibliothèques numériques sont destinées à s’agrandir, à la fois pour des raisons pratiques et pour préserver les ouvrages rares et/ou anciens de manipulations excessives. Sauf que les bibliothèques publiques n’ont pas les moyens de Google! Dans la jungle de l’architecture de l’information, les conservateurs doivent soigneusement sélectionner les ouvrages à numériser en priorité. Cela constitue d’ailleurs un espoir pour le métier de bibliothécaire, destiné à devenir un médiateur entre le patrimoine éditorial et le public.
Qu’est-ce qui a changé avec l’arrivée en 2004 du projet Google Livres?
Pendant longtemps, seule une infime partie des connaissances enfouies dans les livres était accessible au public. Puis vint Google avec son projet de numérisation des bibliothèques du monde entier. En six ans, 12 millions de volumes ont été avalés par les machines à numériser de Google et 20 millions supplémentaires le seront dans les prochaines années. Au-delà de l’exploit technique, j’y vois un double danger. Commercial d’abord: Google sera le seul à disposer de cette matière. Culturel ensuite: les livres en anglais dominent l’offre de Google Livres pour le moment.
Pourtant, vous reconnaissez les qualités de ce service…
Si la démarche est contestable, l’outil s’avère en effet exceptionnel. Google Livres permet entre autres des recherches par mots-clés à l’intérieur des textes, la localisation sur Google Maps des lieux mentionnés dans les livres ou encore l’achat direct d’un ouvrage par simple clic sur un lien.
Pourquoi les livres intéressent-ils autant Google?
Tel un «Ford de la numérisation», Google a lancé à ses frais un projet à l’échelle industrielle, qui fonctionne sur un principe très simple: numériser tout le contenu des bibliothèques auxquelles il a accès, pour ainsi dire «de gauche à droite», sans sélection ni attention portée aux doublons ou aux problèmes de droit d’auteur. Pourquoi? Parce qu’il s’est rendu compte que seul 15% du savoir se retrouve sur Internet. 85% des connaissances humaines, ce qu’on appelle la «longue traîne», restent enfermées dans les livres. Et c’est cette masse d’informations que Google veut s’approprier pour consolider la position dominante de son moteur de recherche dans les années à venir. Aux Etats-Unis, Yahoo! et Microsoft ont d’ailleurs attaqué Google en justice en reprochant à son service Livres d’instaurer un monopole. A l’exception du Hathi Trust (6 millions de livres), projet universitaire américain qui repose en partie sur les numérisations de Google, il n’y a pas de vraie alternative. Les initiatives européennes battent de l’aile depuis que les gouvernements de l’Italie et de l’Autriche ont signé avec Google Livres des accords pour numériser leurs collections patrimoniales.
«Google Livres et le futur des bibliothèques numériques», d’Alain Jacquesson, Editions du Cerle de la Librairie, 223 pages.