«Moins de cinquante membres nous ont posé des questions.» Elle semble surprise, Franziska Eberhard, vice-directrice de Pro Litteris, la société qui gère les droits des écrivains et plasticiens suisses. Il y a un mois, celle-ci a pourtant envoyé un courrier à ses 9000 adhérents. Pour les informer de la possibilité de s’associer à une action légale contre Google, actuellement en cours aux Etats-Unis.
On le sait, le géant d’Internet a lancé un gigantesque programme de numérisation pour mettre sur pied sa bibliothèque en ligne, Google Book Search («recherche de livres», en français). Pour remplir ses rayonnages virtuels, Google a, entre autres, passé des accords de partenariat avec des bibliothèques et universités américaines. Une initiative qui lui permettait de numériser la totalité des ouvrages en possession de ces institutions. Soit, au dernier pointage, la bagatelle de 7 millions de volumes.
Convention aux Etats-Unis
Problème. Si la majorité de ces livres sont tombés dans le domaine public, un grand nombre reste soumis au droit d’auteur. Google, qui n’a pas l’habitude de faire dans la dentelle, a préféré tout scanner et débroussailler l’imbroglio juridique plus tard.
La réaction n’a pas tardé. Une plainte collective déposée en octobre dernier par les associations des auteurs et des éditeurs américains a abouti à une convention. Laquelle permet à Google de mettre en ligne les ouvrages épuisés mais encore protégés — pour l’instant à destination des seuls internautes d’outre-Atlantique. Les livres dans le domaine public, eux, restent accessibles partout.
60?dollars l’ouvrage
En échange, le site s’engage à dédommager les ayants droit lésés dans le monde entier. Oh, pas de quoi devenir millionnaire: 60?dollars par ouvrage scanné, à partager entre l’auteur et son éditeur. La compensation tombe à 15?dollars si l’on est coauteur… Encore faut-il prouver que l’on possède effectivement des droits sur un livre. Auteurs et éditeurs peuvent aussi interdire l’utilisation de leurs publications.
On comprend mieux l’attitude des écrivains suisses. «Ceux qui ont peu publié ont sans doute estimé que c’était beaucoup de travail pour pas grand-chose», suppose Franziska Eberhard. «Nous sommes là pour aider nos membres à faire valoir leurs droits, mais ce n’est pas à Pro Litteris d’agir directement, c’est le rôle des auteurs et éditeurs.»
Reste que Google aurait numérisé un nombre important d’ouvrages signés par des plumes helvétiques. «Y compris des titres spécialisés au tirage confidentiel», s’étonne la vice-directrice de Pro Litteris. Que faut-il en conclure? Que Google ne compte pas s’arrêter en si bon chemin.
Après les Etats-Unis, la firme a promis d’élargir sa bibliothèque virtuelle de livres récents au reste du monde, en passant des accords avec les autres sociétés de droits d’auteur, notamment européennes. Sans, cette fois-ci, «nous mettre devant le fait accompli», espère Franziska Eberhard.
Détail amusant: par ordre de la justice, les écrivains du monde entier doivent être «raisonnablement» informés des compensations prévues.
Outre une campagne sur le Web, Google a ainsi déjà dépensé 7 millions de dollars pour faire paraître 200 annonces en quarante langues dans autant de journaux… de la presse écrite. Savoureux paradoxe pour qui a l’ambition de dominer le Net.