La guerre du gaz, entre la Russie et l’Ukraine, est hier montée d’un cran, frappant désormais toute l’Europe. Certes, tous les pays ne sont pas touchés de la même façon, telle la Suisse, dont la consommation de gaz russe n’excède pas les 20%. Mais d’autres Etats, comme la Bosnie ou la Croatie, connaissent une situation bien plus dramatique, surtout après l’annonce, hier, par Gazprom de «l’arrêt total du transit du gaz russe vers l’Europe, via l’Ukraine». Des observateurs internationaux vont ainsi se déployer à la frontière russo-urkrainienne, afin de surveiller l’état du transit gazier et une rencontre entre les différents acteurs est agendée à Bruxelles (lire ci-dessous).
Or, dans cette crise majeure qui oppose désormais Moscou, Kiev et l’Union européenne, la Suisse vient brusquement de jouer les invités surprise. Et si la Confédération allait contribuer à résoudre le conflit gazier qui fait trembler l’Europe? Tel est en tout cas le vœu exprimé par les protagonistes du bras de fer engagé entre Russie et Ukraine.
Une société basée à Zoug au cœur de la crise
Une première demande émane de la société RosUkrEnergo. Cette firme basée à Zoug a envoyé mardi une lettre ouverte au Conseil fédéral, demandant à Berne un soutien politique pour assurer le libre passage de son gaz destiné à l’Europe. Active dans le transport, le stockage et la vente de gaz, RosUkrEnergo appartient pour moitié au géant russe Gazprom et pour moitié à deux hommes d’affaires ukrainiens. Ironie du sort, cette entreprise avait été créée précisément pour empêcher tout conflit entre Gazprom et l’Ukraine. Formellement, c’est elle – et non la Russie – qui livre le gaz à l’Ukraine et c’est à elle aussi, et non à Gazprom, que Kiev doit les 3,2 milliards de dollars de dette impayée…
Une seconde demande, émanant cette fois d’un représentant de la diplomatie ukrainienne, a alors été déposée auprès de l’Office fédéral de l’énergie (OFEN) et du Secrétariat d’Etat à l’économie (seco) pour exposer la situation de l’Ukraine. Et réclamer l’intervention helvétique. A Berne, on reconnaît avoir reçu ces deux demandes, qui ont été relayées aux principaux départements concernés (Energie, Economie et Affaires étrangères) pour examen. Comme le confirme le porte-parole du gouvernement Oswald Sigg, le Conseil fédéral s’en entretiendra au plus tôt le 14 janvier, date de sa prochaine séance.
Berne a plusieurs atouts
Pourquoi la Suisse est-elle appelée à jouer les médiateurs? L’entrepreneur suisse Hans Baumgartner, membre du conseil d’administration de RosUkrEnergo, l’a expliqué hier au Tages-Anzeiger: la Charte européenne sur l’énergie prévoit dans son article 7 un libre passage du gaz naturel, même lorsque les conditions de transport font l’objet d’un litige entre les parties. Or, la Suisse est signataire de cette charte. «C’est la raison pour laquelle nous demandons au Conseil fédéral d’intervenir auprès de l’Ukraine et de soutenir les exigences relatives au transport de notre gaz vers l’Europe», spécifie la lettre du «camp russe».
Des raisons politiques jouent également un rôle, évalue-t-on dans l’administration fédérale sous le couvert de l’anonymat. Outre le fait que la Suisse est réputée pour ses bons offices, son approvisionnement énergétique ne dépend que très peu du gaz, contrairement à la majorité des pays européens. Par ailleurs, dans le conflit qui les oppose, Russes et Ukrainiens semblent prendre grand soin d’éviter que l’Union européenne – sous présidence tchèque depuis le 1er janvier – ne joue les arbitres.
«Une crise très politique»
En quoi cette crise est-elle plus grave que celle de 2006?
Cette crise est davantage marquée par la politique que la précédente et est fondée sur des relations toujours plus tendues entre l’Ukraine – divisée entre pro-Russes et pro-Européens – et la Russie. Elle touche essentiellement les pays du sud-est de l’Europe, souvent de l’ancien bloc soviétique, qui ont des réserves pouvant aller de 50 à 75 jours de consommation captive. Une des questions est ainsi de savoir si Moscou va prendre le risque d’un clash avec ces pays. Cela dit, en jouant cette carte, les Russes poussent les consommateurs de gaz vers d’autres sources énergétiques, vers d’autres producteurs ou d’autres types d’hydrocarbures, voire de gaz (ndlr: notamment le gaz naturel liquéfié GNL transportable par bateau). Les Russes pourraient alors perdre des parts de marché, une situation risquée au vu de leur situation économique actuelle.
Les pays les plus touchés le sont-ils en raison de la voie d’approvisionnement?
Absolument. Je ne pense pas qu’il y ait une volonté russe de prolongement de l’action politique vers d’autres pays que l’Ukraine.
Tant la Russie que ses détracteurs comptent beaucoup sur les gazoducs en gestation – Nordstream (de la Russie à l’Allemagne), Southstream (de la Russie à l’Italie) ou Nabucco (de la Caspienne à l’Autriche en évitant la Russie) pour calmer le jeu en Europe. Des projets parfois bloqués politiquement…
Pour les Russes, actuellement, LA solution est Nordstream, le gazoduc de la Baltique qui permet d’accéder directement à l’Allemagne sans transit terrestre. Une entrée royale en Europe pour le gaz russe, sans risque de conflit tel que celui en cours. En ce qui concerne la voie sud, les alliés d’aujourd’hui ne seront pas forcément ceux de demain. Par ailleurs, les deux solutions traversent des pays qui pourraient être aussi des obstacles. Liés notamment à ce nœud gazier qu’est l’Ukraine, une véritable plaque tournante construite à l’époque de l’empire soviétique.
Propos recueillis par Anne Gaudard
La Russie coupe tout
Depuis hier, l’Europe est véritablement sur les dents et Bruxelles ne s’est pas gênée pour monter le ton: «Il est inacceptable que l’approvisionnement en gaz de l’UE soit pris en otage lors des négociations entre la Russie et l’Ukraine», a ainsi déclaré la porte-parole de la Commission européenne, Pia Ahrenkilde Hansen. Et le premier ministre tchèque, Mirek Topolanek, qui préside actuellement l’UE, a carrément laissé entendre que «les relations diplomatiques futures étaient en jeu si le conflit sur le gaz n’était pas réglé au plus tard aujourd’hui».
Et pour cause. Hier, «la salle de contrôle centrale de Gazprom a donné l’ordre d’arrêter, sous la contrainte, le transit du gaz via l’Ukraine», Moscou et Kiev se rejetant mutuellement la faute de cet arrêt de livraison. Dernier espoir d’une Europe du Sud et de l’Est qui commence à grelotter de froid: l’envoi prochain d’observateurs internationaux, qui surveilleront le transport du gaz transitant par les gazoducs passant par l’Ukraine. C’était la condition ultime imposée hier par Moscou pour que Gazprom reprenne ses livraisons.
Par ailleurs, une grande réunion est agendée aujourd’hui à Bruxelles pour tenter de mettre au point les modalités d’un compromis entre Kiev et Moscou. La Russie demande en effet l’élaboration de mécanismes de contrôle», en tête desquels, précisément, la présence des observateurs internationaux. Cette réunion rassemblera des représentants du géant gazier russe, Gazprom, de la société ukrainienne Naftogaz, des gouvernements russe et ukrainien ainsi que de l’UE.
Depuis deux jours, au moins onze Etats européens sont déjà privés de gaz russe alors que les températures sont au plus bas. La situation est particulièrement dramatique en Bosnie, où 4 millions d’habitants dépendent totalement de cette source d’approvisionnement, y compris pour le chauffage.
Elisabeth Eckert