OPPOSITION

La régulation financière navigue en eaux dangereuses

Par PIERRE-YVES FREI le 18.03.2010 à 00:00

Partout, les tentatives pour réguler la finance internationale se heurtent aux oppositions des professionnels ou des gouvernements.

C’était gros comme une maison. Après les belles envolées lyriques entendues aux différents sommets du G20 sur la nécessité de réformer le système financier mondial, l’heure de la mise en œuvre du chantier a sonné. Elle résonne même aujourd’hui des désaccords qui se multiplient et prouvent que le passage des paroles aux actes est pour le moins tortueux.?

- «Too big to fail»

La chute de la banque Lehman Brothers en septembre 2008 a laissé des marques profondes dans les mémoires. La forte dépression financière qui l’a suivie ainsi que l’assèchement du crédit et l’effondrement des valeurs bancaires ont réveillé les démons du risque systémique.

Diminuer ce dernier a représenté l’un des chantiers empoignés par l’administration Obama aux Etats-Unis. Nombre d’économistes influents ont suggéré d’interdire aux banques d’accepter des dépôts et de mener parallèlement des activités d’investissement (opérations sur les titres), et ce afin de protéger les épargnants. La finance américaine s’y est fermement opposée. Une version édulcorée vient d’être présentée par le sénateur démocrate Chris Dodd. Elle prévoit de mettre tous les établissements disposant d’au moins 50 milliards d’actifs sous la surveillance de la Réserve fédérale américaine. Les banques américaines continuent de s’y opposer. Mais le secrétaire au Trésor, Tim Geithner, soutient cette réforme, parlant même de «guerre juste».

En Suisse également, cette question du too big to fail fait débat. Elle est actuellement étudiée par une commission ad hoc, présidée par Peter Siegenthaler, directeur de l’Administration fédérale des finances. La question est d’autant plus criante pour la Suisse qu’une banque comme UBS gère près de 2350 milliards de francs, soit une somme quarante fois plus élevée que le budget de la Confédération.

- ?«Hedge funds» visés

C’était tout l’enjeu d’une âpre discussion entre les ténors européens ces derniers jours. Si les fonds alternatifs (hedge funds) ne sont certainement pas à l’origine de la dernière crise financière et économique, ils sont en revanche accusés, par nombre de gouvernements, d’aggraver les crises. Dernièrement, certains fonds alternatifs, par leur politique de ventes à découvert, se sont vu reprocher de renforcer la crise grecque et ainsi d’affaiblir l’euro.

Pour mieux contrôler les hedge funds, un projet de Bruxelles prévoit d’obliger les gestionnaires souhaitant disposer d’un passeport pour commercialiser des fonds étrangers dans toute l’Europe à s’installer sur le territoire européen. Mais Londres ne veut pas en entendre parler. C’est l’opposition de Gordon Brown qui a reporté la discussion de ce texte à une date ultérieure.

Ce dernier sanctionnerait en effet une industrie prospère en Grande-Bretagne, mais récemment déjà affaiblie par une augmentation significative de la pression fiscale. L’opposition de Londres a suggéré ce commentaire à Dominique Strauss-Kahn, patron du FMI: «Il faut un leadership politique fort pour résister aux pressions nationales… Il n’y a pas de solutions nationales pour réguler les marchés qui sont sans frontière.»

- Renforcer les fonds propres

C’est l’autre grand chantier qui cherche à limiter le risque lié aux banques en augmentant la part de leurs fonds propres par rapport aux engagements qu’elles prennent. En décembre dernier, un projet de réforme a été présenté par le Comité de Bâle, qui réunit les représentants des banques centrales des vingt pays les plus riches de la planète.

Sans surprise, son contenu a suscité de vives réactions de la part des banques parce que ses réformes pourraient entamer leur rendement. Selon une étude du Credit Suisse, la constitution de ces réserves supplémentaire coûterait 450 milliards de francs à l’industrie bancaire. Lundi Oswald Gruebel, patron d’UBS, estimait que ces nouvelles mesures seraient trop coûteuses pour nombre d’établissements, et qu’en l’état elles n’avaient guère de chances d’être
acceptées.

Une issue probable si l’on en juge par les critiques émises hier par la ministre française de l’Economie, Christine Lagarde: «Les recommandations en matière de liquidités et de fonds propres risquent de menacer sérieusement le financement de l’économie.»

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