Trois cents licenciements en deux mois entre Genève et Vaud, un premier plan social jugé pour le moins incomplet: c’en est trop pour le syndicat Unia, qui a décidé d’élever la voix. Hier matin, une vingtaine de ses secrétaires se sont rendus à Genthod, au siège du groupe Franck Muller, pour distribuer des tracts aux employés.
Au-delà de cette action symbolique, le syndicat promet de saisir la Chambre genevoise des relations collectives de travail (CRTC). Suivant le verdict, le Tribunal des prud’hommes se prononcera sur une série de cas individuels. La CRTC devra statuer sur la légalité des deux cents licenciements annoncés il y a dix jours (lire nos éditions du 5 juin), eu égard à la procédure de consultation, au devoir d’informer et à la prise en compte de solutions alternatives, telles que le chômage partiel.
Effectifs en chute libre
«Ces procédures visent à éviter les congés, limiter leur nombre ou leur conséquence, explique Ana-Bel Martinez, secrétaire chez Unia. Or, Franck Muller ne nous donne aucune information. Nous ne savons rien de la stratégie de redressement ni pourquoi le chômage partiel n’est pas une option.» Le conseiller d’Etat en charge de l’Emploi, François Longchamp, a lui-même confié à la Tribune de Genève qu’il ignorait tout de la deuxième vague, qualifiée de structurelle par l’horloger (lire nos éditions du 6 juin). Cela n’a cependant rien d’illégal puisque l’annonce officielle est prévue pour le 17 juin, date à laquelle la CRTC devrait justement être saisie.
L’effectif de l’horloger basé à Genève se réduit comme peau de chagrin depuis six mois. De 550 employés l’an dernier, il n’en resterait plus que 200, selon les différents chiffres communiqués. La faute, bien sûr, à la crise qui, comme l’expliquait Franck Muller, fait fondre les carnets de commandes. Le syndicat affirme que 80 000 pièces stockées attendent d’être achetées. Unia ajoute que l’entreprise envisage de se délocaliser partiellement au Luxembourg et en Arménie, pays d’origine du patron, Vartan Sirmakes.
240 millions au lieu de 500
Celui-ci se dit «très content» de disposer de stocks. Il dit aussi ne pas craindre ce passage devant la CRTC. «Il ne m’est pas agréable de licencier, mais c’est nécessaire. Tout a été fait dans les règles», assure-t-il. Quant à la délocalisation, Vartan Sirmakes refuse de répondre «tant que vous ne vous serez pas intéressé au préalable à d’autres groupes, notamment Swatch, qui produisent en Thaïlande. Nous produisons la majorité en Suisse au moins.» Signe du mauvais temps, les deux projets d’extension, à Fribourg et dans le Jura, aux Bois, sont reportés jusqu’à nouvel avis.
Enfin, selon nos informations, le groupe Watchland Franck Muller SA a bénéficié d’un arrangement fiscal avec l’Administration fiscale genevoise. Sur quelque 500 millions de francs d’arriérés d’impôts, la somme finalement due s’élève à 240 millions de francs, soit une ristourne de… 50%. «Nous ne commentons jamais ce genre d’information», nous a affirmé Roland Godel, porte-parole du Département genevois des finances. «Même nous, déplore un membre de la Commission des finances du Grand Conseil, ne sommes informés de rien. Face au secret fiscal, à Genève, le secret bancaire, c’est une véritable passoire»
Gênante opacité
COMMENTAIRE
Qui s’opposerait à ce que des emplois soient sauvés? Personne ou presque. Si cela exige un allégement fiscal, la solution doit être étudiée. Mais si cet allégement induit un manque à gagner d’un quart de milliard de francs pour l’Etat, la population devrait en être informée. Quitte à ce que ne soit pas révélé le nom de l’entreprise bénéficiaire.
La transparence n’est pas qu’un vœu pieux et le Conseil d’Etat doit assumer les coûts, au propre comme au figuré, de sa politique. Aucun intérêt privé ne saurait primer une telle concession, faite au nom de tous les citoyens et contribuables genevois. Que l’on songe que les députés de la Commission des finances n’ont eux-mêmes pas le moindre droit de regard sur ce que négocient l’administration fiscale, son conseiller d’Etat de tutelle, David Hiler, et les personnes morales.
Le secret fiscal genevois est l’un des plus stricts de Suisse, tandis que Vaud et Zurich, par exemple, témoignent d’une relative ouverture. Dans ce contexte, il ne reste plus qu’à espérer que les pouvoirs publics aient un intérêt prépondérant à maintenir cette «discrétion». Mais lequel?
Marc Guéniat