Journée américaine, hier, au World Economic Forum de Davos. Avec un casting surprenant. Dans le rôle de la «star» officielle, après trois désistements de poids, voici Valerie Jarrett, 52 ans, conseillère à la Maison-Blanche et assistante du président pour les affaires intergouvernementales. Sa mission: présenter le nouvel agenda de la toute fraîche administration Obama. Un premier rôle difficile à tenir aussi alléchant que soit le programme. Surtout quand un ex-président, époux de la nouvelle secrétaire d’Etat et grand maître de la communication, est monté sur la scène davosienne peu avant. C’est donc bien Bill Clinton qui a tenu la vedette hier distribuant piques à Bush et Poutine.?
Accusations contre Bush
Pour l’essentiel, Valerie Jarrett a répété dans un discours très formaté quelques points clés du propos inaugural de Barack Obama: responsabilité commune, dialogue, ouverture, nécessité d’une coopération globale pour dépasser une crise globale. Sa position et la fraîcheur de sa fonction l’ont clairement incitée à rester dans les sentiers battus.
Une retenue qui tranche avec l’allégresse oratoire, parfois tranchante, de Bill Clinton. Il voit ainsi les prémisses de la crise dans les erreurs stratégiques de l’administration Bush pour stimuler l’économie en 2001 après l’explosion de la bulle. Au lieu de favoriser la création d’emplois, il a favorisé une croissance artificielle, accuse-t-il. «Le premier ministre chinois avait raison hier ici même» en s’en prenant aux Etats-Unis. Et que dit-il à Vladimir Poutine qui, toujours dans cette même enceinte, a mis en garde contre une ingérence trop marquée de l’Etat dans l’économie?
«Monsieur Poutine s’engage pour la libre entreprise? J’espère que cela marche pour lui», a-t-il lancé, avec un grand sourire face à une assistance hilare.
Aux Etats-Unis de montrer la voie pour en sortir
Plus sérieusement, il a réaffirmé que les Etats-Unis à l’origine de la crise devaient montrer la voie pour en sortir. En assainissant d’abord les banques de leurs avoirs toxiques puis en concrétisant rapidement le plan de relance de 819 millions. L’Etat doit investir massivement, estime-t-il, même si la dette américaine est aujourd’hui déjà abyssale. «A l’époque de Franklin Roosevelt et du New Deal, le peuple américain avait de l’argent sous le matelas, il avait épargné. Aujourd’hui, constate-t-il, nous n’avons d’autres choix que de continuer à acheter des produits d’exportation chinois afin que la Chine puisse continuer de financer notre dette en achetant nos bons du trésor […] Le divorce n’est aujourd’hui pas une option.» Quant à savoir quand l’économie américaine reprendra pied, l’ex-président se refuse à un pronostic. «Quinze mois si tout va bien?Je ne sais pas.»
Jeux d’influence à Washington Qu’attendre de la nouvelle administration Obama? «Obama sera un grand président ou devra sortir après son premier terme. Il a très peu de temps pour s’imposer», lance Frederick Kempe, Jay Nordlinger, journaliste à la National Review, s’interroge lui sur ce «président qui veut être universel et aime jouer les rock stars, et qui va devoir affronter la réalité». Quelle attitude, au-delà de son engagement pour le dialogue, adoptera-t-il face à l’Iran et au Pakistan? Tous reconnaissent que la réponse sera déterminante pour jauger l’engagement du président dans sa lutte contre le terrorisme.
Quelles sont ses véritables priorités? Quelle politique étrangère va mener le président célébré par une immense majorité d’Etats? Des
journalistes et experts qui connaissent les coulisses du pouvoir washingtonien ont esquissé défis et règles du nouveau jeu qui se déroule entre Congrès et Maison-Blanche. Un bouillonnant débat. Morceaux choisis.
président de l’Atlantic Council et ancien patron du Wall Street Journal. Mais pour cela, il faudra que Barack Obama parvienne à gérer sa nouvelle équipe et les tensions qui peuvent, plus que dans les administrations précédentes, surgir entre la garde rapprochée des conseillers du président et son administration. «Les risques de clash sont très importants», prophétise Kempe qui cite l’exemple de la nomination d’envoyés spéciaux de poids sur les fronts chauds du globe (Afghanistan et Proche-Orient). A qui rapporteront vraiment les Richard Holbrooke et George Mitchell, directement au président ou à la secrétaire d’Etat Hillary Clinton qui les connaît bien puisqu’ils ont tous deux joué des rôles
cruciaux dans l’administration de son époux? Elisabeth Weymouth de Newsweek est convaincue que la secrétaire d’Etat passera au second rang. La question n’est pas anodine comme le relèvent les experts.
Enfin, le président est-il en phase avec les démocrates du Congrès? L’influente vedette des médias Arianna Huffington, réfute la question. Le modèle du traditionnel clivage gauche-droite est mort aux Etats-Unis, affirme-t-elle. «Obama incarne un nouveau centre plus près des gens» qui donc lui permettra de trouver le consensus. A suivre.
(pr)
Les leaders, la crise et l'avenir «Une crise sans visibilité» Ivan Pictet, associé senior de Pictet & Cie: «Impossible de déterminer quand aura lieu la reprise.»
Le plus grand banquier privé de la place de Genève a certes souffert de la crise, mais bien moins qu’une banque commerciale classique. Pictet a encore engagé 350 personnes en 2008 et, même s’il a réduit ses ambitions pour 2009, l’établissement devrait recruter encore 200 collaborateurs cette année. «Avec cette crise, nous perdons une partie de notre matière première, à savoir de la masse sous gestion, explique Ivan Pictet associé senior de la banque. Mais nous avons connu un important afflux de nouveaux clients qui, même s’il ne compense pas tout, démontre que notre approche de vision à plus long terme séduit». Pour le banquier privé genevois, comme pour tous les intervenants à Davos, difficile de tirer des plans sur la comète. La reprise sera-t-elle pour fin 2009 ou 2010? «Impossible de le déterminer.» Le banquier, qui a évité les chausse-trappes tendues ces dernières années par les produits titrisés tels que les ABS (asset-backed securities) ou les fonds de l’escroc Bernard Madoff, estime qu’il y a eu un «manque de leadership dans le monde ces dernières années, notamment de la part des régulateurs. Il faudra à l’avenir non pas plus de règles, mais de meilleures règles.»
Stéphane Benoit-Godet/«Bilan»
«Interdit de pleurer au bureau»
Mario Morretti Polegato de Geox: «Il faut rester enthousiaste.» C’est une success story à l’italienne. Geox, créé en 1995, emploie aujourd’hui 30?000 personnes. Son créateur, Mario Moretti Polegato, a eu, un jour, l’idée de faire avec son couteau suisse un trou dans ses souliers, car il avait chaud aux pieds. Depuis, la chaussure qui respire se vend dans plus de 60?pays. Et Mario ne rate pas un Davos depuis trois ans, notamment pour mieux comprendre les perspectives économiques des pays où Geox a une activité.
«J’espère que la crise va s’atténuer dès l’automne, car nos ventes déclinent déjà dans certains pays, comme les Etats-Unis et l’Espagne par exemple. Nous prévoyons une restructuration.» L’entreprise emploie 650 personnes à Trevise, dont des ingénieurs (elle investit
3% de son chiffre dans la recherche) et la production s’effectue dans 28?pays. Les résultats de la société cotée à la Bourse de Milan seront publiés début mars. Reste que pour notre interlocuteur, il n’y a qu’un seul credo possible pour les entrepreneurs: «Nous devons conserver notre enthousiasme et le transmettre à nos équipes. Impossible d’arriver au bureau et de se mettre à pleurer. A quoi bon? Il faut continuer à innover, proposer des produits originaux. Et se préparer pour la reprise.»
Stéphane Benoit-Godet/«Bilan»
«Les bonus d’UBS sont justifiés»
Les 2 milliards de bonus qu’UBS pourrait distribuer à l’ensemble de ses salariés ont également agité Davos. Hier, le président de la Banque nationale suisse, Jean-Pierre Roth, a pourtant pris la défense de l’Autorité de surveillance des marchés financiers (FINMA) dans la polémique. «Les performances doivent être récompensées. Les collaborateurs d’UBS ont droit à un bonus s’ils ont atteint les objectifs qui leur étaient fixés. L’objectif premier est de sauver la banque et, pour cela, il faut retenir les collaborateurs talentueux à même de résoudre les problèmes. Ensuite seulement, il s’agira de régler les questions à moyen et long termes, dont le système de rémunération de la grande banque.»
Peter Ulrich, professeur d’éthique économique à l’Université de Saint-Gall, est d’un tout autre avis: rien ne justifie, à ses yeux, le versement de bonus, au sein d’UBS, «du point de vue de la gestion de l’entreprise». Il voit dans ces gratifications un reliquat de l’ancienne mentalité de la grande banque. De son côté, la conseillère nationale genevoise Martine Brunschwig Graf a exigé davantage de transparence du Conseil fédéral sur le contrôle des rémunérations à UBS. La position de la FINMA – qui, en tant qu’organe de contrôle des banques suisses – est particulièrement critiquée «pour sa complaisance». Mardi, le Conseil fédéral est ainsi intervenu pour demander des comptes.
(ee)