Affaire

L'écoterrorisme se développe en Suisse

Par PIERRE-YVES FREI le 04.08.2009 à 00:01

La Suisse est sous le choc après la profanation de la tombe de la mère du patron de Novartis, Daniel Vasella. Une représentante du SHAC comprend l’émoi soulevé par cette affaire, mais ne dénonce pas l’acte. Le professeur et généticien Denis Duboule défend l’utilité de l’expérimentation animale.

Un acte grave. Fondamentalement symbolique. Et sans doute lâche aussi. La profanation de la tombe d’Ursula Vasella, mère du patron de l’entreprise Novartis, n’en finit pas de faire des vagues depuis que la nouvelle de cet acte a été révélée dimanche par le SonntagsBlick. Sur la pierre tombale, ces quelques mots marqués au spray: «Drop HLS now». Cet acronyme correspond au Huntington Life Sciences, un centre spécialisé dans l’expérimentation animale situé en Grande-Bretagne et dont l’entreprise pharmaceutique bâloise est cliente.

Mouvement terroriste?

Pour les enquêteurs, il ne fait donc guère de doutes qu’il s’agit là de l’œuvre de militants extrémiste de la cause animale. Ils nomment même une organisation en particulier, le Stop Huntington Animal Cruelty (SHAC), émanation du Front de libération animale, qui a fait de la lutte contre HLS son objectif principal. Le SHAC est aujourd’hui considéré par nombre de services de renseignements comme un groupe aux méthodes parfois violentes.

Les agences américaines le classeraient même parmi les mouvements terroristes. Au reste, l’inspirateur et créateur du SHAC, Greg Avery, est aujourd’hui derrière les barreaux en Grande-Bretagne pour avoir mené différentes actions délictueuses dont le saccage de laboratoires.

Mais est-on sûr que la profanation de la tombe d’Ursula Vasella soit l’œuvre du SHAC? «Nous ne pouvons pas être formels aujourd’hui, répond Martin Bühler, le porte-parole du Service d’analyse et de prévention du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports.

Mais la police grisonne continue ses investigations.» Pour lui, c’est à n’en point douter l’acte le plus grave jamais commis par des extrémistes de la cause animale sur le sol helvétique. Faut-il y voir une action ponctuelle ou le signe d’un activisme croissant de ces groupes en Suisse? «Je crois en effet pouvoir dire que l’on constate une recrudescence de ce radicalisme d’un nouveau genre en Suisse. Une chose est sûre, il n’est pas né dans notre pays. Il est le fait de groupes nés dans les pays anglo-saxons, surtout Grande-Bretagne et Etats-Unis, et qui s’exportent de plus en plus dans d’autres pays.»

Preuve en est qu’en juillet 2008, les représentants de plusieurs industries pharmaceutiques et de laboratoires avaient organisé une rencontre avec les spécialistes d’Europol, le réseau européen de la police. Thème du jour: comment se prémunir contre les attaques toujours plus nombreuses des activistes de la cause animale et contre les activités de ces groupes de plus en plus radicaux.

Greenpeace dénonce

Chez Greenpeace Suisse, on dénonce vigoureusement ces méthodes. «Nous n’avons rien à voir avec ces groupes, explique Nadia Boehlen, porte-parole de l’association écologiste. L’expérimentation animale n’est pas l’un de nos thèmes majeurs de campagne. Mais s’il le devenait, nous ferions ce que nous faisons toujours. Nous prendrions d’abord les avis de plusieurs experts scientifiques sur la question, puis nous privilégierions le dialogue avec toutes les parties, mènerions des campagnes ouvertes et respectueuses de l’intégrité de chacun. Militants oui, saccageurs sûrement pas.»

Ce n’est pas la première fois que Novartis est la cible de tels groupes radicaux. On se souvient qu’en août 2007, la Milice des droits des animaux avait prétendu avoir introduit de l’eau oxygénée dans des solutions pour lentilles de contact. Et si ce n’était qu’un canular, certes de mauvais goût, il n’en avait pas moins provoqué le rappel de centaines de milliers de bouteilles.


«Des arguments mensongers»

Il est un généticien d’envergure internationale. Depuis plus de trente ans, le professeur Denis Duboule (UNIGE et EPFL) a recours à l’expérimentation animale pour ses recherches sur les gènes architectes. Il livre ici sa vision de cette pratique.

Avez-vous de plus en plus à faire avec des opposants à l’expérimentation animale?

En fait non, c’est plutôt le contraire qui se produit. Sans doute parce que les lois et les pratiques qui entourent l’expérimentation animale en Suisse se sont incroyablement améliorées. Quand je pense à ce qu’il était encore possible de faire il y a trente ans, je ne connais pas un chercheur aujourd’hui qui l’accepterait. Les mentalités ont vraiment évolué grâce aux opposants, il faut le dire, mais aussi grâce aux scientifiques eux-mêmes qui évoluent avec leur société. Du coup, on a en Suisse des lois très sévères sur l’expérimentation animale. Le besoin d’animaux en recherche médicale est une opinion largement partagée par le public. Et c’est justement parce qu’il y a un consensus de plus en plus fort qu’à mon avis les groupes d’opposants se radicalisent. Ils perdent de la légitimité et compensent par des actes de plus en plus violents.

Que répondez-vous à ceux qui disent que l’expérimentation animale est inutile?

Distinguons deux choses. D’abord, l’argument philosophique qui dit que la vie d’un animal vaut bien la vie d’un être humain. Je ne partage pas cette idée, mais je la respecte. Il y a là matière à débat. Cela pose notamment la question de savoir ce qu’est un animal et ce qui doit être respecté comme tel: un ténia, un œuf? Voyez comme cela peut nous emmener loin. Et comme toute question philosophique, il n’y a pas une mais plusieurs réponses. Au bout du compte, c’est un choix de société que nous devons faire. En revanche, je dénonce sans hésitation ceux qui disent que l’expérimentation animale est inutile. C’est là l’acquis fondamental de ces trente dernières années de recherches; des progrès énormes en sciences fondamentales et en médecine ont été faits grâce aux animaux. C’est de la pure malhonnêteté intellectuelle que de prétendre le contraire.

Voyez-vous une différence de légitimité entre l’expérimentation animale pour la recherche fondamentale et celle pour la recherche pharmaceutique?

Pas vraiment. L’expérimentation animale, pour autant qu’elle respecte des règles strictes, se justifie chaque fois qu’il y a un espoir fondé d’améliorer la santé humaine. Cela vaut pour la recherche biomédicale et pharmaceutique. En revanche, je suis beaucoup plus sévère quand il s’agit d’améliorer le simple confort de l’être humain, sans parler des utilisations cosmétiques. Là encore, fort heureusement, la loi suisse empêche aujourd’hui beaucoup de dérives possibles.


«Peut-être ce sont les nôtres»

Debbie Vincent, membre du groupe Stop Huntington Animal Cruelty (SHAC) en Grande-Bretagne et principal accusé dans l’affaire de la profanation de la tombe de la mère de Daniel Vasella, répond ici à ses accusateurs.

En Suisse, beaucoup soupçonnent le SHAC d’être à l’origine de cette profanation. Revendiquez-vous cette action?

Nous ne savons rien des éléments de cette opération. Notre organisation est totalement décentralisée et nous la voulons comme telle. Nous avons des milliers de sympathisants de par le monde et ceux-ci prennent eux-mêmes la décision de lancer certaines actions. Nous ne pouvons donc pas dire s’il s’agit de personnes proches du SHAC. J’ajouterai que notre mouvement est suivi de très près par certains gouvernements qui cherchent à nous faire du tort. Ce ne serait pas la première fois que des agents gouvernementaux agiraient de façon délictueuse et nous feraient ensuite porter le chapeau.

S’il s’agissait de militants du SHAC, condamneriez-vous cette profanation?

Je peux comprendre que cette profanation ait heurté la famille et beaucoup d’autres gens, mais en même temps, il faut se souvenir qu’à cause de Novartis des millions de personnes et d’animaux sont morts. Les premiers à cause de médicaments qui ne respectaient pas les normes de sécurité quand les seconds ont été sacrifiés au nom de la médecine alors que le but poursuivi était uniquement commercial. L’expérimentation animale est une relique du XIXe siècle. Nous sommes aujourd’hui au XXIe siècle et on peut mettre au point des médicaments sans avoir recours à l’expérimentation animale. On peut donc arrêter cette pratique.

Qu’attendez-vous de Novartis?

Ce que nous exigeons de Novartis, c’est qu’elle rompe avec sa politique du secret, que M. Vasella accepte de débattre avec nous de façon transparente. Tant que ce ne sera pas le cas, il faut s’attendre à de nouveaux coups d’éclat de la part de certains de nos sympathisants.

Ne pensez-vous tout de même pas que la vie d’un être humain est supérieure à celle d’un animal?

L’être humain est un animal parmi les autres animaux. L’histoire montre qu’il est surtout supérieur dans sa façon de détruire ses semblables ou son environnement. En outre, il n’est pas du tout indispensable à l’équilibre de la biosphère. Si les bactéries venaient à disparaître de la surface de la Terre, toute vie terrestre serait menacée. Si l’être humain disparaissait, ce ne serait pas le cas. En quoi est-il donc supérieur?

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