MARCHÉS

Dubaï rappelle au monde que la finance reste fragile

Par ÉLISABETH NICOUD ZURICH le 28.11.2009 à 00:01

La panique provoquée par le risque d’un défaut de paiement du petit émirat du Golfe démontre que la crise n’est pas encore terminée.

Sur les marchés financiers, les doutes se propagent à la vitesse de la grippe?A. En témoigne la dégringolade de l’ensemble des indices boursiers après l’annonce, jeudi, du moratoire sur la dette de 3,5 milliards de dollars de Dubai World, le groupe phare de l’Emirat arabe. L’ampleur du mal qui affecte ce petit Etat, considéré jusqu’ici comme l’une des perles du Golfe, n’est pour l’heure pas entièrement diagnostiquée.

Reste que la situation n’est en rien comparable avec la faillite de la banque américaine Lehman Brothers, en septembre 2008, estiment en chœur les analystes, même si l’endettement sans limite de la success story dubaïrote comprend bien des similitudes. La poussée brutale de fièvre qui s’est emparée des investisseurs – et qui est retombée quelque peu hier, les Bourses européenne ayant notamment clôturé en hausse – révèle surtout la fragilité de la reprise économique mondiale. «Les répercussions de la crise financière devraient durer encore quelque temps», note Teresa Nielsen, de la banque Vontobel.

«Les problèmes de Dubaï font remonter à la surface les craintes qu’il reste encore de mauvaises dettes dans les tiroirs des banques inter­nationales», ajoute Serge Ledermann, responsable de l’asset management à la Banque Heritage. Et si les grandes banques suisses ne semblent pas être en première ligne, la Banque Cantonale de Zurich (ZKB) relève que certaines firmes helvétiques, telles Holcim, Schindler ou ABB, vont certainement pâtir du ralentissement de l’immobilier à Dubaï où les projets les plus pharaoniques, îles artificielles en forme de palmier et tours géantes, étaient de mise ces dernières années.

La Bourse suisse pourrait plonger de 5 à 10%

Idem dans le secteur du luxe; Swatch et Richemont réalisant environ 6% de leurs chiffres d’affaires au Moyen-Orient, dont 2 à 3% à Dubaï, précise la ZKB. Mais au-delà de la destinée des entreprises, le spectre d’une faillite de l’émirat du Golfe met également un coup de projecteur sur la correction à venir des places financières. C’est l’avis de Mark Mobius, le gourou des marchés émergents. «Si Dubaï tombe en cessation de paiements, une vague similaire pourrait se propager à d’autres régions», confie-t-il à Bloomberg.

Dès lors, des chutes de 20% sont tout à fait plausibles à l’avenir, en particulier sur les marchés émergents. De son côté, Alfred Herbert, éditorialiste à Cash, prédit une correction de l’ordre de 5 à 10% à la Bourse suisse. Une baisse relativisée par Serge Ledermann: «Zurich ne fait pas partie des places qui ont connu une spectaculaire envolée, à l’instar des marchés émergents tel le Brésil qui a bondi de plus de 80% cette année. La Bourse suisse, essentiellement composée de valeurs défensives et plombée par les problèmes d’UBS, a grimpé de 13% environ. Certes, la tendance sera baissière, mais moins brutale que dans d’autres pays.»

 


 

Abu Dhabi pourrait profiter de la situation

Ensemble, les sept émirats des Emirats arabes unis (EAU) ont affiché en octobre une production de 2,29 millions de barils de pétrole par jour, selon l’Agence internationale de l’énergie. Presque comme le Koweït, mais loin derrière le premier producteur mondial, l’Arabie saoudite (8,2 millions de barils par jour). Côté réserves prouvées, les émirs sont assis sur 7,8% du brut et 3,5% du gaz naturel potentiellement exploitable dans le monde. Mais 90% de ces réserves se trouvent sur le seul territoire d’Abu Dhabi. Les 10% restants se partageant entre Dubaï et Charjah. En fait, la plus grande et exubérante ville de l’Etat fédéral a bien été fondée grâce aux pétrodollars, mais Dubaï se rend vite à l’évidence: ses réserves s’épuisent vite (on parle désormais d’une dizaine d’années encore de production). L’émirat diversifie alors fortement ses activités, à tel point que les hydrocarbures ne génèrent plus que 5% de son PIB. Centre financier, but touristique, lieu de production, zone expérimentale pour les nouvelles technologies, royaume de l’immobilier jusqu’à la crise, Dubaï vacille donc désormais. Mais elle peut compter sur la solidité financière de la «banque» des EAU, Abu Dhabi. Ainsi, tout récemment, deux instituts de l’émirat ont à nouveau acheté des obligations de Dubaï. Pourquoi avoir alors demandé le rééchelonnement de la dette dubaïrote?, s’interroge Pascal Devaux, économiste de BNP Paribas, dans une note. Parmi les explications, il cite notamment la pose de conditions par Abu Dhabi à tout soutien. «Les EAU sont une fédération dans laquelle les sept émirats sont censés soutenir les émirats déficitaires. Or, Abu Dhabi est le seul à avoir la capacité d’aider les autres financièrement. Toutefois, cette solidarité n’est vraie que pour les dettes étatiques, pas pour les dettes privées. Et le cas de Dubai World n’est pas clair», explique l’économiste, en ajoutant: «Abu Dhabi ne peut pas laisser tomber Dubaï.» Sa faillite aurait aussi un impact sur la capitale des EAU. Et de supposer que les conditions posées par Abu Dhabi concernent la restructuration des groupes dubaïrotes liés au gouvernement. Avec en toile de fond la «volonté de contrôler plus étroitement le futur économique des EAU». Surtout que, depuis la mi-2008, la région subit la crise et qu’elle apparaît toujours plus risquée aux yeux d’investisseurs qui la vénéraient encore il y a peu. Et qui étaient peut-être un peu trop attirés par la seule Dubaï.
(agd)

 


 

Banques suisses peu exposées

Credit Suisse et UBS sereines
Les deux grandes banques sont relativement peu exposées au risque d’un défaut de paiement de l’Emirat de Dubaï et de son conglomérat Dubai World. Credit Suisse n’a donné aucune indication, mais a juste précisé que les montants «étaient peu importants». Certaines sources évoquent le montant de 170 millions de dollars. UBS, non plus, n’a rien communiqué. Mais les analystes de la banque Vontobel estiment son exposition pour l’ensemble du Moyen-Orient à 5,75 milliards de francs.

Banques anglaises visées
Selon JPMorgan, deux banques britanniques sont par contre très concernées par d’éventuelles difficultés de l’émirat du Golfe. Ainsi, la Royal Bank of Scotland (RBS) – déjà l’une des plus frappées par les subprimes et que Londres a dû sauver in extremis – est la plus importante créancière de la société d’Etat Dubai World. Depuis 2007, RBS a prêté 2,28 milliards de dollars au conglomérat. L’autre banque concernée est HSBC, qui affiche une exposition (sous forme de crédits aux entreprises) de 17 milliards de dollars dans les Emirats arabes unis. Viennent encore d’autres établissements britanniques, tels Standard Chartered ou Barclays.

20 milliards de francs en tout
Hier, les actions des banques européennes se sont bien redressées, car les risques d’une casse généralisée ont été minimisés. Ainsi, selon Credit Suisse, l’ensemble des banques européennes seraient exposées à hauteur de 20 milliards de francs en tout.
EE

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