Vendredi 30 avril, Hallenstadion de Zurich. Même si cette fois-ci il ne s’agit pas de hockey, le match est tendu. Il oppose plus de deux mille actionnaires
furibonds aux présidents du directoire et du conseil d’administration de Credit Suisse. Ces derniers souhaitent s’attribuer les plus gros bonus d’Europe. Mais personne ne semble prêt à les soutenir. Lors de cette assemblée générale ordinaire des propriétaires de la deuxième banque helvétique, le vote consultatif sur le rapport de rémunération débouche sur un résultat éloquent: près de 30% des droits de vote sont utilisés pour le rejeter.
«Honte à vous Brady Dougan!»
«Honte à vous, Brady Dougan (ndlr: le PDG)! Et honte à vous, Hans-Ulrich Doerig (ndlr: le président du conseil d’administration)!» fulmine un actionnaire. Pendant plus de deux heures et demie, près de vingt-cinq personnes prennent la parole. Toutes, sans exception, dénoncent les rétributions fixées par le conseil d’administration.
Le vote s’effectue ensuite dans un silence religieux: près de 630 millions de droits de vote sont représentés, soit presque 10% de plus qu’un an auparavant. Tout à coup, le score apparaît sur un écran géant. Tumulte dans l’assistance. Quelques-uns des 2394 actionnaires présents physiquement huent le brillant aréopage aux commandes de la banque. Dans le trouble, Hans-Ulrich Doerig surprend: «Le résultat du vote signifie que beaucoup d’entre vous sont mécontents. Nous améliorerons à l’avenir notre système de rémunération.»
Il faut dire qu’avec les montants de bonus en jeu, les petits, voire quelques plus gros actionnaires comme la Fondation Ethos, avaient de quoi protester lors de cette assemblée générale qui s’est déroulée deux jours seulement après que le Conseil fédéral eut annoncé qu’il était prêt à taxer les bonus supérieurs à 2 millions de francs, pour limiter les excès. Ces quelques chiffres le prouvent. En 2009, le Credit Suisse a distribué 149 millions de francs à ses treize managers, alors qu’un an plus tôt, quinze dirigeants avaient dû se contenter de 107 millions. Deuxièmement, les administrateurs du groupe ont vu leur compensation doubler: ils se partagent, pour l’exercice 2009, 22,3 millions de francs.
Mais c’est surtout le «salaire» de Brady Dougan qui a suscité l’ire des actionnaires. Rémunération 2009: 19 millions de francs, la plus grande partie sous forme de bonus. Programme de rémunération à long terme PIP, lancé en 2004/2005: 71 millions de francs en actions du Credit Suisse. Total: 91 millions de francs, d’un coup d’un seul qui en fait le dirigeant d’entreprise le mieux payé d’Europe.
Enfin, le groupe bancaire a distribué pour 6,9 milliards de francs à ses salariés, en guise de rémunération variable, alors même que le CS n’a réalisé
que 6,7 milliards de francs de bénéfice en 2009 (contre 8,22 milliards en 2008). «Cette politique de rémunération est tout à fait justifiée, a expliqué hier Brady Dougan, au regard des excellents résultats que notre établissement a réalisés.»
Moral de vainqueur
Au vote, ce sont près de 30% des actionnaires qui vont condamner ces bonus. Dominique Biedermann, leader des actionnaires contestataires et directeur de la fondation genevoise Ethos, garde un moral de vainqueur. L’approbation des énormes bonus par plus de 66% des suffrages représentés ne constitue-t-elle pourtant pas une lourde défaite? «Nous sommes très satisfaits du résultat. Nous voulons maintenant que le conseil d’administration entame d’ici à trois mois une consultation écrite avec tous les actionnaires. Privés ou institutionnels, suisses ou étrangers», prévient Dominique Biedermann.
Le premier trimestre de 2009 s’est bouclé, pour la banque, sur un bénéfice net de 2,1 milliards. Et Credit Suisse inspire toujours la plus grande confiance en Suisse et dans le monde: les flux nets d’argent frais ont atteint 26 milliards au cours des trois derniers mois. «Et nous verserons à nos actionnaires
un des plus hauts dividendes du monde», promet, en conclusion, Brady Dougan.