Au lendemain de l’opération de la brigade financière contre 76 succursales de banques suisses dans une vingtaine de villes italiennes, les réactions officielles des autorités helvétiques ont plus tenu de la gesticulation que de l’action. Il y a bien eu comme une colère dans la voix de Pascal Couchepin quand il parla hier de «razzia», mais c’était avant que le porte-parole du Conseil fédéral, André Simonazzi, précise que, sur ce sujet, la stratégie de l’Exécutif ne différerait quasi pas de ce qu’avait annoncé Hans-Rudolf Merz la veille. En clair: pas de rétorsion à l’égard de l’Italie qui a multiplié ces dernières semaines les intimidations contre la place financière suisse. ?
Formellement, l’agacement helvétique a pris la forme d’une convocation hier de l’ambassadeur italien, Giuseppe Deodato, par le Département fédéral des affaires étrangères. Micheline Calmy-Rey lui a transmis le sentiment qui prévaut sous la Coupole, celui que Rome emploie des mesures injustifiées et discriminatoires à l’égard des banques suisses en Italie et même de l’entier de la place financière suisse. Pourquoi les banques suisses, et non d’autres banques étrangères, alors que la Confédération coopère avec la communauté internationale – et l’Italie – dans les affaires fiscales? a demandé la conseillère fédérale. Il ne s’agit «en rien d’un geste inamical envers la Suisse», a déclaré l’ambassadeur hier soir à la RSR.
L’indignation de Berne porte donc essentiellement sur les méthodes qu’utilise son grand voisin du sud — et deuxième partenaire commercial — pour lutter contre l’évasion fiscale. Contrôles multipliés aux frontières, caméras de surveillance aux postes de douane, et depuis avant-hier des raids menés par le fisc italien dans des succursales de banques helvétiques en Italie pour vérifier qu’elles respectent leurs devoirs de communication concernant les transactions bancaires réalisées par leurs clients.
«Je suis sûr que toute cette opération a été menée dans le parfait respect du droit italien, commente l’avocat spécialisé en droit bancaire à Genève, Carlo Lombardini. En revanche, on sait très bien que ces raids ne visent qu’une chose: déstabiliser un peu plus encore les clients italiens des banques suisses pour les convaincre de profiter de l’amnistie fiscale décrétée en septembre dernier par Rome.»
De toute évidence, les autorités italiennes ne se sont pas alignées sur la décision de l’Organisation de la coopération et du développement économiques (OCDE) de retirer la Suisse de la liste grise des paradis fiscaux. Aux yeux de Rome, la Suisse reste l’un des pires paradis fiscaux qui soient. Probablement parce qu’elle reste, à ce jour, la principale destination pour les Italiens qui tentent de se soustraire au fisc. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les résultats des deux précédentes amnisties fiscales italiennes. Elles avaient rapporté respectivement 54,6 et 18,5 milliards d’euros à l’Italie. Les fonds rapatriés depuis la Suisse comptaient à chaque fois pour près de 60% du total.
Laisser-faire du Conseil fédéral
«Les Italiens manient parfaitement l’amnistie fiscale à la différence de la France et l’Allemagne reprend Carlo Lombardini. On ne peut pas reprocher à l’Italie de vouloir récupérer le fruit de l’évasion fiscale. Ce qui m’attriste, c’est de voir nos autorités fédérales, qui veulent être aimées de tout le monde, laisser leur place financière se faire attaquer de la sorte.»
Quoi qu’il en soit, les négociations continuent entre la Suisse et l’Italie pour la signature d’une nouvelle convention de double imposition. A l’Administration fédérale des contributions, on se refusait hier de dire si les tensions actuelles allaient retarder ce processus.
Recherché par la justice italienne, un directeur d’UBS reste libre à Genève
Mardi matin, la police italienne a frappé fort. Ses agents ont visité 76 établissements bancaires suisses ou liés à des intermédiaires financiers helvétiques. La justice transalpine a en outre lancé un mandat d’arrêt contre un ressortissant italien, deux Suisses et deux Suissesses.
Ce groupe de suspects comprend un manager d’UBS, citoyen helvétique domicilié à Genève. Hier après-midi, nous avons pu constater qu’il se trouvait toujours en liberté et continuait à travailler normalement. Tout au moins sur le territoire suisse.
Entretien avec l’accusé
De lourdes accusations pèsent contre lui: blanchiment d’argent, association de malfaiteurs, fausses factures et diverses infractions fiscales. Dans la Cité de Calvin, le prévenu exerce la fonction de directeur exécutif pour le «desk Italie», au sein de la division de gestion de fortune. A ce titre, il assume d’importantes responsabilités relatives à la succursale d’UBS sise à Milan.
Dans cette banque, comme dans les 75 autres, la maréchaussée cherche à vérifier que «les obligations de communication sur les opérations financières effectuées par les clients soient bien respectées».
Lors d’un entretien téléphonique, hier après-midi, nous avons tenté de savoir si le banquier d’UBS recherché par les autorités italiennes était prêt à répondre aux futures convocations de la justice. «Non commento!» nous a répondu l’intéressé.
(prk)